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Journal de Las Colonias, partie 2

25.11.19

Aujourd’hui, nous avons eu la merveilleuse idée de projeter le film Intouchables aux habitants de Las Colonias. Geoffrey avait acheté le DVD alors pourquoi pas, c’est un film marrant, non ? Nous avons affiché des petites feuilles volantes un peu partout dans le barrio, avec écrit dessus « Película este lunes a las 6 ». L’idée était de rassembler les familles pour leur faire passer un moment amusant, loin de leurs soucis quotidiens. Bon. Ça ne s’est pas tout à fait passé comme prévu. La séance de cinéma plein air, organisée non sans problèmes techniques de haute volée, s’est vue transformée en garderie géante avec au programme : gamins surexcités, adolescents chelous et bébés qui traînent par terre. Deux adultes au compteur, il faut croire que le ciné, c’est pas leur truc. Quant au film, seules les scènes de sexe ont interpellé les morveux. Pour le reste, c’était batailles de pop-corn et guerre de chaises. Petit fail qui nous servira de leçon.

Pourtant, ce que je retiendrai de cet événement mouvementé, c’est de l’amour et des cajoleries.

La préparation joyeuse avec les volontaires. La splendide lumière du soir qui adoucit le bordélique terrain de foot. Le faux stress des problème de câbles. Et puis surtout l’euphorie des enfants qui ont passé une demi-heure à me demander de traduire leurs prénoms. « Marianna Marianna, como se dice Santiago en frances ? Y Juan ? Y Valeria ? Y Marleny ? Y Miguel ? jajajajaja ! Y Diego ? Jaaaaaaa, Diego, eschucha eschucha » C’est assez merveilleux de voir des enfants pleurer de rire, se tordre jusqu’à l’étouffement. Je n’ai jamais compris ce qui les avait fait tant s’ésclaffer (en quoi la version française de leurs prénoms est si drôle ?), mais je dois bien reconnaitre que leur joie fut atrocement contagieuse. J’ai bien entendu également traduit pipi et caca. La base.

Une leçon sur l’eau pour les femmes. Leur expliquer d’où vient l’eau qu’elles utilisent chez elles, quel est son cycle, quel est l’impact pour la planète, pour l’humain. L’intérêt généré n’est pas à la hauteur de l’intervention de Cindy, animée, pédagogue et tellement enthousiaste.

Un cours sur la contraception/l’éducation sexuelle organisé avec une association engagée dans les droits de la femme. Les adolescentes, âgées entre 15 et 18 ans, ont toutes le droit à un test de grossesse gratuit, chouette. La moitié d’entre elles découvrent qu’elles sont enceintes, chouette. Deux bâtons. Un seul choix. Leur avenir est désormais tout tracé. Je les regarde avec une tendresse infinie, je voudrais les aider, leur offrir un plan b. Mais c’est comme ça. Ici, on ne peut pas avorter. Ici, les préservatifs coutent trop chers. Ici, l’ignorance est géante. Ici, l’argent ne coule pas, il n’apparaît même pas. C’est comme ça.

Marleny me demande d’assister à tous ces événements afin que je prenne des photos mais également que je comprenne le fonctionnement du quartier, sa vie, ses joies, ses forces et ses faiblesses. J’apprends, j’engloutis, je digère. C’est incroyable, beau et difficile.

Des sourires, des câlins, des regards vifs, d’autres tristes. De l’humanité, de la sensibilité. De l’amour, de la détresse, de la solitude.

J’ai commencé la petite mission confiée par Marleny, à savoir tirer le portrait des enfants de la « maternelle ». Il y aura une petite exposition pour les parents si j’ai bien compris. Ce ne sont pas les sujets les plus faciles mais j’adore faire ça. C’est mon élément.

Quelle personne admirative cette Marleny ! Je suis impressionnée, je voudrais être ça plus tard : forte comme elle.

La présence de Léa me fait du bien et ce malgré son vague à l’âme, sa douce mélancolie. C’est peut-être ce que j’aime chez elle d’ailleurs. J’aime beaucoup Amélie aussi. Elle est comme de la soie et sa voix me transporte dans du coton. Je n’aime pas trop Alba, ainsi va la vie. Marla est partie, tant mieux, elle m’agaçait. Marta est un amour, de ces personnes qui dégoulinent de gentillesse. Santi est absent, il revient la semaine prochaine. Quel phénomène ce Santi. Vous le voyez le beau gosse colombien de 20 ans qui tombe VRAIMENT amoureux (il a juré) tous les deux jours ? Moi, je le vois venir à 10km à la ronde avec ses gros sabots de dragueur subtil, mais sa tronche me revient, va savoir pourquoi.

Et vous, je vous adore les gosses.

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26.11.19

Je devais aller au supermarché avec Amélie, j’étais contente de pouvoir me dégourdir les pattes. Mais non, Oslo (la chienne de Léa pour rappel) en a décidé autrement. Avec nos running matinaux, la petite commence à me connaître. Alors aujourd’hui, me voyant quitter le quartier, elle a joyeusement pensé qu’on allait se promener. Elle nous a donc a suivies mais n’ayant pas sa laisse, j’ai dû faire demi-tour, rapport à la grande route de l’enfer qu’elle ne peut guère traverser. Nous avons eu beau nous cacher dans les buissons pour la semer, c’est qu’elle est maligne cette imbécile. Ça m’a énervée. Je t’aime Léa mais surveille ton chien bordel à queue !

Une enceinte gueule de la musique de merde, pour changer.
Les gosses hurlent pour changer.
Luz crie à travers tout pour changer.
Et moi je rêve juste de calme. Pour changer.

Je n’ai pas fait grand-chose aujourd’hui. Je vais essayer de me bouger davantage demain. Suis-je vraiment utile ici ? Et au pire ?

Je suis fatiguée.

J’ai eu Jeanne au téléphone, comme c’était chouette. Mais ça m’a replongé dans la France, dans Paris, dans un monde qui me semble si loin, si proche, si complexe, un monde dans lequel je ne suis pas vraiment certaine de vouloir retourner. Qui es-tu Paris, m’attends-tu ?

Ce vertige qui me gagnait ces derniers s’est clairement accentué. Mais je sens bien que je me plonge dans une vague de négativité lié au retour, il faut que j’arrête ça. Je ne veux pas gâcher ma dernière partie de voyage, j’étais si bien, je suis si bien.

Oh tiens, y’a pas un gosse du quartier qui partagerait un petit puro ?

27.11.19

J’ai décidé que mes ondes positives seraient de retour. Elles le sont donc. Parfois, il suffit de pas grand-chose. Je me sens motivée, en pleine forme, heureuse. J’ai confiance en la vie, en mon futur. Je suis calme et apaisée. Le bruit du reggaeton ne me dérange même pas.

L’interview de Roberto était émouvante mais finalement, quelle histoire vivant au cœur de Las Colonias ne l’est pas ? Je prends des claques chaque jour. Allez, remets-toi à ta place Marion. Observe et écoute. Ne juge pas, tolère et aime. Embrasse et reçois. Donne et comprends.

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Darwin apprend à lire. J’ai le ventre plein, mon porridge au chocolat était délicieux.

28.11.19

Souris à la vie et la vie te sourira. On dirait que ça marche cette connerie puisqu’aujourd’hui était une journée délicieuse, pleine d’amour et de câlins. Diana, sa fille et sa petite fille m’ont invitée chez elles pour manger des mangues. Un moment aussi sucré et juteux que le fruit. J’ai montré mes photos à Marleny et elle était enchantée, je me suis sentie flattée, bonne à quelque chose en fin de compte. On a passé une heure avec Heidi, 16 ans, enceinte jusqu’aux dents. Elle a un visage d’une beauté assez incroyable, des yeux qui racontent une histoire dont je ne veux connaître la fin. Elle est si belle. Elle est si triste. Elle ne sort pas beaucoup de chez elle alors cette fois, assise sur un banc, nous en avons profité et lui avons fait la discussion. Je l’ai vu éclater de rire et je pense que rien ne pouvait d’avantage illuminer ma journée. Ses yeux avaient retrouvé une petite touche de vie. Les gosses ont été adorables et le soir dans la bibliothèque, entourée de toutes ces petites têtes espiègles qui me taquinaient, je me suis sentie si bien, si vivante.

Ce matin, je suis allée courir avec Léa, ça a fait un bien fou, comme toujours. Jairo a essayé de me tenir la grappe pour me mater mais tant pis, que puis-je dire.

C’est la fête dans la cantine, on célèbre un anniversaire semblerait-il. J’espère que ça n’est pas celui de Darwin, je me sentirais coupable de rester terrée dans ma petite chambre.

Nous avons passé la matinée à aider à la construction d’un escalier en pneus. Nous étions couverts de terre. J’ai adoré. Qu’il est bon de faire un travail manuel de temps en temps. Et dire qu’il y a deux ans, j’étais devant un ordinateur, je bossais probablement sur les offres de Noël du Lido et que ça me rendait dingue. J’étais éteinte, morte. Tout a changé. Si j’avais su.

30.11

Jeudi après-midi, je devais donner un cours de photo à Yarleidy, la fille de Diana.

Il faut dire que depuis que je sillonne les allées poussiéreuses du quartier, appareil photo autour du cou, je suis clairement devenue la photographe officielle de Las Colonias. On me demandait tout le temps si je pouvais donner des cours alors j’ai dit oui, ravie. J’avais préparé des petites fiches en mode je viens pas d’une famille de profs pour rien. Mais encore une fois, ça ne s’est pas tout à fait déroulé comme je l’imaginais. Je débarque chez Diana, je vois que Yarleidy est n train de pouponner sa fille et que l’amie de Yarleidy (que je rencontre au même moment) fait de même avec sa fille à elle. Je comprends vite qu’il ne s’agit pas du tout de dispenser une leçon au sujet de la photographie mais plutôt de shooter les deux gamines que les mamans habillent (déguisent ?) avec soin et minutie. Tant pis. Dans le fond, je m’en fiche pas mal en fait, ce que je veux moi, c’est les rendre heureuses. Alors si passer 3h à photographier ces poupées fait leur bonheur, à moi aussi !

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Hier c’était une journée géniale. Crêpes chez Heidi. Jolie Heidi au ventre rond. Une autre vie s’annonce pour elle. Si loin de la mienne, de ma liberté, de mes choix. 16 ans. La moyenne d’âge pour enfanter ici. Quel sera son quotidien désormais ? Peut-être pas si éloigné de celui qu’elle vit aujourd’hui finalement. Aînée d’une fratrie de 6 enfants, il semblerait qu’elle s’occupe seule de cette marmaille turbulente. Jamais vu l’ombre d’un adulte dans cette maison qui n’a rien d’une maison. Je n’arrive même pas à envisager que cet amas de planches de bois bancales puisse servir de foyer, de ce que, par chez nous, appelons « cocon ». Et pourtant, personne ne se plaint, on cherche le verre, on cherche l’assiette, il n’y en a pas et on rigole. Les deux chipies jouent à la marchande de vêtements dans cette étrange pièce dont la lumière verte jetée par la télé me fait penser à un film glauque indépendant américain. Mais on est bien tous ensemble. Les crêpes sont un franc succès. Évidemment. On se régale, on rit. Je suis heureuse de les voir heureux.

On ne réalise pas à quel point avoir le choix est un luxe. Ça tourne en boucle dans ma tête, sur mes écrits. Le choix. La chance.

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Le soir, c’était bières et bouffe avec les volontaires. C’était vraiment chouette. Je ne me souvenais pas avoir ri si fort depuis bien longtemps, j’en avais mal au ventre, comme c’est bon. J’étais un peu bourracho, et ça aussi, ça faisait un siècle que ça n’était pas arrivé. Las Colonias n’est pas franchement pas le lieu de la déglingue.

Interviews de Diana & Veronica le matin. J’aime ces femmes, tellement de force, tellement de sourires, tellement de chaleur. C’est incroyable. D’où tiennent-elle ça ? Il y a cette joie permanente en Colombie qui me donne une énergie enivrante, vivifiante. On ne peut pourtant pas dire que le passé de la Colombie est joyeux… Oh que je vous aime les colombiens, vous avez mon admiration pour toujours.

C’est l’anniversaire de Darwin, je lui ai acheté des galletas avec un smiley dessus. Et un chocolat Jumbo aussi, il était heureux comme jamais. Moi avec du coup.

Écriture de mon article sur la Comuna 13. Que j’aime me replonger dans ces moments uniques, privilégiés, empreints d’humilité.

La journée s’est terminé chez Mamita qui nous avait préparé des bunuelos. J’en ai mangé à en avoir envie de vomir, ils étaient si bons et comme se plait à le dire Mamita « hecho con mucho amor ». Ça je n’en doute pas ma Mamita chérie. Encore un moment que j’aurais voulu éternel. Il y avait Amélie et Léa et Santi et on était bien, si bien en la compagnie de la chaleureuse Mamita. Les gosses faisaient les cons, la maison respirait la tranquillité et la bienveillance. Et les bunuelos. J’ai réussi à prendre une photo d’elle, je pense même qu’elle était contente. Elle avait détaché ses cheveux pour l’occasion et avec son regard mystérieux, elle m’a rappelée à quel point les personnes âgées étaient belles, pleines de sagesse et d’histoires qui nous ont portés à bien des égards.

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Veronica
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Mamita de mon coeur
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Sandra, la petite-fille de Mamita

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J’ai fait du pain perdu pour « ma famille » également, c’était vraiment chouette, ils ont adoré. J’en ai trop fait, comme d’habitude. Dans une autre vie, j’ai sûrement fait la guerre et je devais mourir de faim. Ce matin j’ai eu ma maman au téléphone pendant 2 heures et ça aussi c’était génial. Comme si on était juste à côté. Vive la technologie.

Là, c’est la préparation de l’anniversaire surprise de Darwin. On l’attend depuis 2 heures. La musique va à tout casser (j’ai envie de dire, rien d’étonnant), moi qui rêvais d’une soirée tranquille pour me remettre de cette gueule de bois de fragile, c’est raté. Comme d’hab.

L’anniversaire est enfin terminé. Il a été expédié en 1h30, très étrange mais je ne vais pas me plaindre. Il a fallu que je fasse un milliard de photos pour Luz et si je n’étais pas dans les meilleures dispositions, j’étais contente de lui faire plaisir. Jairo, « mon père », me dégoûte de plus en plus et maintenant que les filles ont validé le regard lubrique, je ne vois plus que ça. En plus, depuis qu’il a sa coupe de footballeur qui fait de la tektonik et du tuning de connard, j’ai envie de gerber. On a quand même bien rigolé avec Léa, en se demandant quel mec on baiserait dans l’assemblée si on n’avait pas le choix. Pas facile. Entre le mec à la face de rat, celui à la gueule 6 4 2 et aux dents qui ont clairement décidé d’être anarchistes et Jairo le vicelard, non vraiment pas facile. Oh oui, ça fait du bien de se moquer, merde hein !

Sinon j’ai oublié de dire que je m’étais bloquée le dos hier, que j’avais toujours mal au bras et que j’avais chopé un panari sur le petit orteil. J’ai l’impression d’avoir 80 ans, trop cool.

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2 commentaires sur “Journal de Las Colonias, partie 2

  1. Lorsque ce bel article est sorti, un étrange mot qu’on appelle « confinement » commençait à se répandre comme une tâche d’huile sur le monde entier balayant au passage notre belle insouciance et, pour un temps indéterminé, la confiance que nous avions en l’avenir de notre jolie planète. Du coup, J’ai tardé à laisser mon petit commentaire au bas de cette nouvelle page. C’est comme si je sentais que le monde avait changé de visage et qu’il avait modifier la saveur et la légèreté de tes mots.
    Alors je l’ai relu, j’ai regardé chaque mot avec encore plus d’attention et peut-être avec un peu d’appréhension je le reconnais.. J’avais peur qu’en le parcourant je te sente soudainement vulnérable, seule dans un pays lointain où je ne pourrais pas te protéger…
    Mais au fur et mesure de ma relecture, j’ai retrouvé ta force intérieure et j’ai compris que si ce maudit virus avait décidé de te clouer sur place, il ne viendrait à bout de ton voyage intérieur et que tu n’avais pas dit ton dernier mot.
    Forte de ce sentiment, j’ai retrouvé à l’image de ton large sourire, les éclats de rire partagés avec ces garnements libres et insouciants, les couleurs des paysages et les partages que tu décris si bien ! J’ai retrouvé aussi toute la richesse de ces si belles personnes qui t’ont fidèlement accompagnée dans chaque étape de ton voyage et t’ont donné une force que tu ignores parfois..
    Alors ma chérie, si aujourd’hui tu cherches encore la tournure et le temps que va prendre la dernière partie de ton voyage, je sais juste que j’ai confiance en toi et que tu continueras de nous faire partager de nouvelles et riches expériences remplies de joie et d’amour.
    Ta Mamoune qui sera toujours là pour toi ❤️

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