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Les chemins de Palomino

Une grande rue bruyante et touristique. Des rivières qui n’en finissent pas de s’en aller. Des koguis qui traînent la patte. Des petites maisons joyeuses. Une plage qui se fait manger par la montée des eaux. Des palmiers qui sont dans des cartes postales. Des vendeurs de bijoux, d’empanadas et de pierres précieuses. Des bars et des bières et des billards et des bourrés.

J’habite « del otro lado » (« de l’autre côté »). On appelle ça comme ça parce que Palomino est scindé en deux par une grande et unique route qui longe la côte. « De l’autre côté », c’est calme, c’est sauvage, c’est mystérieux. J’aime beaucoup ma vie de l’autre côté. Je suis entourée de nature exubérante et d’animaux aux cris déments. La rivière du bout de la maison brille, j’y viens tôt le matin pour savourer la tranquillité des moments perdus. Si je traîne un peu, j’aperçois les touristes amusés, cul dans la bouée, bière à la main et sourire ringard. Ils me font coucou. Cette vision me fait vaguement penser aux chinois sur les péniches de la Seine. Je souris.

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Aujourd’hui, je prends la route du mirador. Pour la beauté de la Sierra Nevada, son énergie énigmatique. Léa et sa chienne Oslo m’accompagnent, nous voilà toutes les trois sur le sentier des peuples indigènes. Je connais le chemin par cœur mais chaque fois est différente, un peu plus mystérieuse, moins sombre, plus douce, plus chaude. Le sentier n’a pas de fin alors nous dessinons celui qui nous fait rêver, celui dans lequel nous nous oublions. La douce quiétude nous invite à de courtes pauses méditatives. Ecouter la jungle. Se fondre dans ce vibrant silence. Voler.

Nous croisons les Koguis reconnaissables entre milles. Larges vêtements blancs fracturés par de lourdes bottes en caoutchouc, visages durs et fermés, longs cheveux aussi noirs que la nuit. C’est leur terre que nous foulons, alors j’essaye toujours de le faire dans un respect silencieux. Ce n’a clairement pas été le cas des colombiens qui se sont accaparés Palomino d’une façon plutôt vilaine, territoire appartenant anciennement aux Koguis. Le résultat peut être assez désolant voire profondément triste : nous croisons souvent les hommes en blanc, ayant apparemment découvert l’alcool, écroulés sur le sol, tués par l’aguardiente ou le churro, poisons locaux. On les croirait morts. Les apercevoir debout n’est pas toujours plus réjouissant, ils errent dans les rues, l’air sinistre et menaçant, pieds nus et toge salie, semblant nous dire : regardez ce que vous avez fait de ce monde bande d’imbéciles. Regardez. Le spectacle se révèle parfois plus gai : ils se promènent dans les montagnes magiques, tirant un âne de la main droite et portant une petite radio qui envoie du reggaeton de la main gauche. C’est moins dangereux et ça me fait toujours rire.

Nous redescendons, enchantées et reconnectées. Oslo est increvable.

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Souvent, quand je finis le travail, je sors photographier le village. Je prends la rue principale, couverte de poussière et de détails qui me fascinent. Je lance des Hola ! Buenas ! aux voisins, je photographie quelques façades de maison et quelques gosses qui pouffent, je passe devant la maison des artistes constituée essentiellement d’argentins aux sarouels usés, je m’extasie face au ciel orangé, je longe le terrain de foot que je trouve étonnement beau, je ris en regardant le cimetière parce que Léa pensait que c’est un hostel, j’achète une maracuya à la tienda, gracias reina, ciao mi amor. Et puis je traverse la grande carretera, celle qui scinde Palomino et qui marque le changement d’atmosphère. Une vingtaine de moto taxis qui attendent les touristes, attitude nonchalante et regards vicieux, welcome en la costa colombiana. Des dizaines de bars billards, la GRANDE passion des colombiens (j’insiste sur le genre masculin), remplis à craquer de mecs bourrés, lourds et grinçants. Le volume des enceintes est à son niveau le plus élevé, c’est un supplice quotidien pour mes oreilles.

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J’arrive dans LA rue principale, celle qui n’est pas « del otro lado ». Les restaurants succèdent aux hostels qui succèdent aux restaurants succédant eux-mêmes aux hostels. L’idée ici c’est le tourisme. Il y en a pour tous les goûts ; le végétarien, le fêtard, le bobo, le colombien, le riche et le pauvre. Le tout saupoudré d’une quantité délirante de vendeurs de bracelets et de pipes à weed. Je me moque gentiment mais je suis assez impressionnée par ces personnes (presque toutes venant d’Argentine) qui voyagent sans argent et (sur)vivent de leur artisanat, celui-ci étant parfois impressionnant de qualité et de précision. Ici, on vit tellement loin de tout, tellement différemment du monde que je connais.

Je marque un détour par l’intérieur du village, là où les touristes ne s’aventurent jamais, va savoir pourquoi. Le guide touristique y a sûrement écrit « rien à voir » mais pour moi, il y a tout à voir : les gosses qui ne demandent qu’à être pris en photo, les mamans qui me lancent des sourires complices, les vendeurs de tamales qui gueulent dans tous les coins, la poussière qui m’arrache le visage et me fait grogner, les maisons colorées toutes simples mais tellement vivantes. C’est la Colombie que j’aime.

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Je retrouve les copains au Paloa hostel, de loin l’endroit que je préfère à Palomino. « Imaginez un camp de réfugiés avec le wifi » disait un commentaire qui nous a fait hurler de rire. Le Paloa peut en effet faire penser à un squatt dans lequel intimité et hygiène n’ont que très peu de place. Mais il y a quelque chose au Paloa que je n’ai trouvé dans aucun autre hostel. Ici, on ne se demande par comment on s’appelle ni ce qu’on fait ni où on va ni d’où l’on vient. On discute d’autres choses; de la vie, de la politique, de rien, de la musique et de nourriture. Sans se le dire, on s’organise comme une petite communauté. On partage ce qu’on a, on se fait des tatouages entres les tentes cassées et on rit quand la pluie tombe et que les hamacs ne sont pas protégés. On vient prendre l’apéro, on pique dans la bière de l’autre, on fait de la musique, on improvise des concerts et on met la musique super fort, comme des vrais colombiens (sauf que la musique est mieux). Ici, c’est le rendez-vous des âmes perdues, des voyageurs au très long terme, des musiciens sans argent, des dreadeux, des artistes incroyables. Ce sont des rencontres improbables, pleines d’enseignements. Tous différents mais tous passionnés du voyage, à la recherche d’un idéal de vie qui sortirait de ces conventions que nous ne supportons plus. Ici, c’est l’amour, ensemble. Juste ensemble.

Je dégoupille la première bière, nous sommes tous autour de cette table en plastique plus très blanche. Les discussions en spanglish vont de bon train. Je crois que Marc a entendu le bruit des verres qui trinquent puisqu’il quitte son stand de bijoux pour se faire servir un verre. Fred fait l’imbécile et se lance dans son discours préféré : tous les colombiens de Palomino sont des gigolos. Ça énerve Léa. Ça me fait beaucoup rire. Jair et Rose se cajolent, qu’est-ce qu’ils sont beaux ces deux-là. Pauline nous raconte sa dernière nuit de folie et ça nous fait partir dans des fous rires que je voudrais éternels. Diego roule un « puro » aux côtés de Peter le chef qui concocte un petit plat des familles. Raquel accroche son drap à un arbre pour plus tard, s’enrouler dedans et nous offrir des figures époustouflantes. Romane et Alma sont engagées dans une discussion passionnante qui, il me semble, traite du féminisme. J’attends mon deuxième verre pour me joindre à leur conversation. Léa discute avec Roméo et je la vois rouler de yeux, j’attends mon troisième verre pour venir la sauver. Oslo, reine des lieux, ne quitte pas le chat des yeux, effrayée qu’il puisse bouger. Un chien qui a peur des chats, quand je vous dis que je suis entourée d’anormalité. JP se ramène avec son grand sourire et ses grandes théories, je n’en reviens pas de l’avoir retrouvé ici, que le monde est petit, QUE LE MONDE EST BEAU !

La moitié d’entre nous ne logeons plus ici depuis bien longtemps mais comment quitter cet endroit magique ?

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Nous filons au Maria Mulata, le seul bar où l’on peut fumer tranquillement, le seul bar aux concerts géniaux, le seul bar vraiment mignon… Bon, le seul bar du village. On ramène nos bouteilles en cachette parce que « non mais n’importe quoi ces prix » « c’est clair, tellement abusé » « quoi ?? le cocktail à 30000 ?? Non mais toujours plus ». Nous sommes français.

On parle, on danse. On picole de la bière sans goût, on rigole jusqu’à n’en plus pouvoir et on rigole encore parce qu’on en pouvait encore finalement. On se fait des déclarations d’amour sous le clair de lune et on réalise notre chance d’être ici, de pouvoir être 100% nous-mêmes en compagnie de personnes merveilleuses. Je souris, je souris jusqu’à l’infini, je suis heureuse, heureuse jusqu’à l’infini. Le Maria Mulata est plein à craquer, tous se laissent emporter par les sons latinos et moi, je me laisse invitée par Diego pour une salsa endiablée que je danse très mal mais avec une joie immense. 2h sonne, il est temps de dégager le plancher. La suite, c’est comme tous les jours : la plage. La marche jusqu’à la mer est quelque peu titubante mais pleine d’amour et de bonnes énergies.

Nous nous asseyons sur le sable chaud, là où les familles colombiennes prennent place toute la journée avec leurs enceintes, leurs glacières et leurs milliers accessoires de plage. Les oiseaux de nuit prennent donc le relai, donnant à l’endroit une ambiance bien différente. Je perds mon regard dans les vagues, devenues effrayantes à cette heure tardive. Elles s’envolent et se referment, leur rumeur me parvient comme un tonnerre furtif mais puissant. L’horizon ne se dessine plus, j’ai envie de rester là pour toujours, perdue dans l’immensité de la nuit.

Je regarde au loin, je ne le vois pas mais je sais que le Rio Salvador est là, majestueux, côtoyant les sommets saillants et enneigés de la secrète Sierra Nevada, chatouillant l’écume brumeuse de l’impatience mer des Caraïbes.

La nuit s’éternise, je suis fatiguée, je me lève. Le chemin n’est plus éclairé, l’atmosphère se la joue ténébreuse. Les derniers Koguis avancent tels des fantômes énigmatiques, une dizaine de colombiens improvisent un concert sur des objets en plastiques, les chiens aboient à la vie à la mort,

Merci Palomino. Merci de m’avoir montrée ton chemin, tes milliers de chemins. Ces chemins où l’on peut être qui on veut, qui on est. Ces chemins qui s’entrecroisent, se rencontrent et se séparent. Ces chemins qui ne se terminent jamais, qui sont en dehors de la norme et parfois dedans. Ces chemins de liberté, de tolérance, de sérénité.

Et puis merci pour ce dernier coucher de soleil que je ne peux qualifier.

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Le Rio Salvador avec mon portable
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Le Rio Salvador

2 commentaires sur “Les chemins de Palomino

  1. Super ma fille chérie ! J’aime te lire, suivre ton rythme, me laisser balader.
    T’es photos sont superbes, tellement vivantes et touchantes.
    Vivement la suite à part ton retour bien sûr ! J’ai tellement hâte mais bon , prends bien le temps de profiter un maximum .
    PLEIN de doux bisous ma Princesse. Je t’aime 💚💛💜💙
    Ton papou

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  2. Dans ma vie, j’ai parfois l’impression de ressembler à ces touristes idiots que tu décris si bien, fermement calés dans leur bouée gonflée à bloc, qui naviguent dans l’illusion d’être à l’abri de tout, protégés des dangereux remous de la vie.
    Toi, tu t’es débarrassée de ton gilet de sauvetage, tu as pris le risque de traverser la rivière sans protection et tu t’en allée voir le monde de l’autre côté de la rive.
    Dans chacun de tes écrits, tu nous cries, depuis ta petite bande de sable blanc gorgée de soleil, qu’il suffit d’aller un peu plus loin que ce que l’on nous propose pour voir toute la richesse du monde qui nous entoure et la beauté des gens qui peuplent notre petite planète.
    Si le pas semble facile à franchir, je sais que je n’aurai jamais ton cran pour m’aventurer dans ce chemin beaucoup trop risqué pour moi..
    Mais tandis que tu t’éloignes inlassablement de la rive où s’est échouée la bande de touristes aveuglés, je sais que tu continues malgré tout, de m’accepter, moi, ma bouée et mon petit gilet de sauvetage que tu réussis habilement à jeter à l’eau le temps d’une nouvelle lecture, une nouvelle histoire, que tu nous livres avec tant de beauté et d’amour.
    Pour cela aussi je te remercie.
    Avec tout mon amour ❤️

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