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Les chemins de Palomino

Une grande rue bruyante et touristique. Des rivières qui n’en finissent pas de s’en aller. Des koguis qui traînent la patte. Des petites maisons joyeuses. Une plage qui se fait manger par la montée des eaux. Des palmiers qui sont dans des cartes postales. Des vendeurs de bijoux, d’empanadas et de pierres précieuses. Des bars et des bières et des billards et des bourrés.

J’habite « del otro lado » (« de l’autre côté » pour les cons qui ont fait allemand comme moi). On appelle ça comme ça parce que Palomino est scindé en deux par une grande et unique route qui longe la côte. De l’autre côté, c’est calme, c’est la partie moins touristique. J’aime ma vie de l’autre côté. Je suis entourée de nature, les arbres m’offrent l’ombre des heures chaudes, les oiseaux me réveillent avec des cris qui me charment ou m’énervent et les singes hurleurs font les malins depuis les tréfonds de leurs vallées mystérieuses. La rivière du bout de la maison est merveilleuse et chaque fois, mes yeux scintillent. Je viens tôt le matin pour savourer la tranquillité des moments perdus. Si je traîne un peu, j’aperçois les touristes amusés, cul dans la bouée, bière à la main et sourire ringard. Le tubbing est clairement L’activité de Palomino, ça coute un bras mais bon, tout ce beau monde a l’air ravi. Parfois, ils sont 15, tous attachés les uns aux autres. Ils me font rire avec leur guide (qui ne sert clairement à rien si ce n’est les pousser) et leur gilet de sauvetage orange fluo qui ne les sauvera probablement pas de leur mauvais goût musical. Ils me font coucou, je réponds parce que je ne suis pas une sauvage. Cette vision me fait vaguement penser aux chinois sur les péniches de la Seine. Je souris.

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Aujourd’hui, je prends la route du mirador. Pour la beauté de la Sierra Nevada, son énergie, ses pics dentelés, ses nuances forcées de verts et ses bruits sauvages. Léa et sa chienne Oslo m’accompagnent, nous voilà toutes les trois sur le sentier des peuples indigènes. Je connais le chemin par cœur mais chaque fois est différente, un peu plus mystérieuse, moins sombre, plus douce, plus chaude. Le chemin n’a pas de fin alors nous dessinons celui qui nous fait rêver, celui dans lequel nous nous oublions. Il n’y a jamais personne, c’est notre chemin, le nôtre, juste pour nous trois, les amoureuses de la solitude accompagnée. La quiétude est magique, nous nous arrêtons et écoutons la jungle, la regardons, nous fondons dedans. Elle fait la belle, nous présentant son silence le plus bruyant, le plus vibrant. J’ai la larme qui veut tomber, je me sens con comme d’habitude parce que merde, c’est pas possible d’être aussi chialeuse. On dira hypersensible, c’est plus à la mode. Je la lâche, fuck it. Comme c’est beau.

Nous croisons les Koguis reconnaissables entre milles. Larges vêtements blancs fracturés par de lourdes bottes en caoutchouc, visages durs et fermés, longs cheveux aussi noirs que la nuit. C’est leur terre que nous foulons, alors j’essaye toujours de le faire dans un respect silencieux. Ce n’a clairement pas été le cas des colombiens qui se sont accaparés Palomino d’une façon plutôt vilaine, territoire appartenant anciennement aux Koguis. Le résultat peut être assez désolant voire profondément triste : nous croisons souvent les hommes en blanc, ayant apparemment découvert l’alcool, écroulés sur le sol, tués par l’aguardiente ou le churro, poisons locaux. On les croirait morts. Les apercevoir debout n’est pas toujours plus réjouissant, ils errent dans les rues, l’air sinistre et menaçant, pieds nus et toge salie, semblant nous dire : regardez ce que vous avez fait de ce monde bande d’imbéciles. Regardez. Parfois, c’est plus égayant : ils se promènent dans les montagnes magiques, tirant un âne de la main droite et portant une petite radio qui envoie du reggaeton de la main gauche. C’est moins dangereux et ça me fait toujours rire.

Nous redescendons, enchantées et reconnectées. Oslo est increvable.

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Je file à l’hôtel, 4h de boulot m’attendent. 4h de réception et de photos. C’est, de loin, le travail le plus doux que j’ai eu à faire. Je suis traitée comme une reine, les échanges avec les proprios sont fluides, sains et équilibrés. C’est bien la première fois que je vis ça et comme souvent au cours de mon voyage, cela me redonne foi en l’être humain, en sa capacité à être bienveillant et aimant, même dans le travail. Cela me permet de vivre ici à Palomino dans une sérénité absolue, enivrante. Je termine plus tôt cette fois-ci parce que j’avais commencé plus tôt la veille. L’occasion parfaite pour aller photographier le village baigné dans la lumière du soir, celle qui jette des étincelles et offre aux choses banales quelque chose d’extraordinaire. Je prends la rue principale, couverte de poussière et de détails qui me fascinent. Je lance des Hola ! Buenas ! aux voisins, je photographie quelques façades de maison et quelques gosses qui pouffent, je passe devant la maison des artistes constituée essentiellement d’argentins aux sarouels usés, je m’extasie face au ciel orangé, je longe le terrain de foot que je trouve étonnement beau, je ris en regardant le cimetière parce que Léa pensait que c’est un hostel, j’achète une maracuya à la tienda, gracias reina, ciao mi amor. Et puis je traverse la grande carretera, là c’est changement total d’ambiance. Une vingtaine de moto taxis qui attendent les touristes, attitude nonchalante et regards vicieux, welcome en la costa colombiana. Des dizaines de bars billards, la GRANDE passion des colombiens (j’insiste sur le genre masculin), remplis à craquer de mecs bourrés, lourds et grinçants. Le volume des enceintes est à son niveau le plus élevé, c’est un supplice quotidien pour mes oreilles.

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J’arrive dans LA rue principale, celle qui n’est pas « del otro lado ». Les restaurants succèdent aux hostels qui succèdent aux restaurants succédant eux-mêmes aux hostels. L’idée ici c’est le tourisme. Il y en a pour tous les goûts ; le végétarien, le fêtard, le bobo, le colombien, le riche et le pauvre. Le tout saupoudré d’une quantité délirante de vendeurs de bracelets et de pipes à weed. Je me moque gentiment mais je suis assez impressionnée par ces personnes (presque toutes venant d’Argentine) qui voyagent sans argent et (sur)vivent de leur artisanat, celui-ci étant parfois impressionnant de qualité et de précision. Voilà qui remet à sa place, voilà qui offre de nouvelles perspectives. Ici, on vit tellement loin de tout, tellement différemment du monde que je connais.

Je fais un petit détour par le village, là où les touristes ne s’aventurent jamais, va savoir pourquoi. En effet, le guide touristique écrirait probablement « rien à voir » mais pour moi, il y a tout à voir : les gosses qui ne demandent qu’à être pris en photo, les mamans qui me lancent des sourires complices, les vendeurs de tamales qui gueulent dans tous les coins, la poussière qui m’arrache le visage et me fait grogner, les maisons colorées toutes simples mais tellement vivantes. C’est la Colombie que j’aime. Et c’est toujours un moment génial, je discute avec les colombiens, on échange et on se sourit. C’est parfait.

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Je retrouve les copains au Paloa hostel, de loin l’endroit que je préfère à Palomino. « Imaginez un camp de réfugiés avec le wifi » disait un commentaire qui nous a fait hurler de rire. Il est vrai que le Paloa n’est pas l’endroit le plus propre ni le plus aménagé. C’est vrai, ça ressemble un peu à un squatt, le bruit est omniprésent (contrairement à l’eau et l’électricité) et le rideau de la douche est transparent. Mais il y a quelque chose au Paloa que je n’ai trouvé dans aucun autre hostel. Ici, on ne se demande par comment on s’appelle ni ce qu’on fait ni où on va ni d’où l’on vient. On est ensemble, on est juste ensemble. On discute de tout, de la vie, de la politique, de rien, de la musique et de nourriture. On s’affaire à des activités différentes mais on est là, ensemble, juste ensemble. On partage ce qu’on a, on se fait des tatouages entres les tentes cassées, on rit quand la pluie tombe et que les hamacs ne sont pas protégés, on vient prendre l’apéro, on pique dans la bière de l’autre, on fait de la musique, on improvise des concerts et on met la musique super fort, comme des vrais colombiens (sauf que la musique est mieux). Ici, c’est le rendez-vous des âmes perdues, des voyageurs au très long terme, des musiciens sans argent, des dreadeux, des artistes incroyables. Ce sont des rencontres improbables, tellement enrichissantes, tellement douces. Tous différents mais tous passionnés du voyage, à la recherche d’un idéal de vie qui sortirait de ces conventions que nous ne supportons plus. Ici, c’est l’amour, ensemble. Juste ensemble.

Je dégoupille la première bière, nous sommes tous autour de cette table en plastique plus très blanche, les discussions en spanglish vont de bon train. Je crois que Marc a entendu le bruit des verres qui trinquent puisqu’il quitte son stand de bijoux pour se faire servir un verre. Fred fait le pitre et se lance dans son discours préféré : tous les colombiens de Palomino sont des gigolos. Ça énerve Léa. Ça me fait beaucoup rire. Jair et Rose se cajolent, qu’est-ce qu’ils sont beaux ces deux-là. Pauline nous raconte sa dernière nuit de folie et ça nous fait partir dans des fous rires que je voudrais éternels. Diego roule un puro aux côtés de Peter le chef qui concocte un petit plat des familles. Raquel accroche son drap à un arbre pour plus tard, s’enrouler dedans et nous offrir des figures époustouflantes. Romane et Alma sont engagées dans une discussion passionnante qui, il me semble, traite du féminisme. J’attends mon deuxième verre pour me joindre à leur conversation. Léa discute avec Roméo et je la vois rouler de yeux, j’attends mon troisième verre pour venir la sauver. Oslo, reine des lieux, ne quitte pas le chat des yeux, effrayée qu’il puisse bouger. Un chien qui a peur des chats, quand je vous dis que je suis entourée d’anormalité. JP se ramène avec son grand sourire et ses grandes théories, je n’en reviens pas de l’avoir retrouvé ici, que le monde est petit, QUE LE MONDE EST BEAU !

La moitié d’entre nous ne logeons plus ici depuis bien longtemps mais comment quitter cet endroit magique ?

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Nous filons au Maria Mulata, le seul bar où l’on peut fumer tranquillement, le seul bar aux concerts géniaux, le seul bar vraiment mignon… Bon, le seul bar du village en vrai. On ramène nos bouteilles en cachette parce que « non mais n’importe quoi ces prix » « c’est clair, tellement abusé » « quoi ?? le cocktail à 30000 ?? Non mais toujours plus ». Ah oui, on aime tant être français ! On parle, on danse, on fait les beaufs parce que c’est ce qu’on adore être, on picole de la bière sans goût, on rigole jusqu’à n’en plus pouvoir et on rigole encore parce qu’on en pouvait encore finalement. On se fait des déclarations d’amour sous le clair de lune et on réalise notre chance d’être ici, de pouvoir être 100% nous-mêmes en compagnie de personnes merveilleuses. Je souris, je souris jusqu’à l’infini, je suis heureuse, heureuse jusqu’à l’infini, je ne peux pas être plus heureuse qu’en ce moment présent. Le Maria Mulata est plein à craquer, tous se laissent emporter par les sons latinos et moi, je me laisse invitée par Diego pour une salsa endiablée que je danse très mal mais avec une joie immense. 2h sonne, il est temps de dégager le plancher. La suite, c’est comme tous les jours : la plage. La marche jusqu’à la mer est quelque peu titubante mais pleine d’amour et de bonnes énergies.

Nous nous asseyons sur le sable chaud, là où les familles colombiennes prennent place toute la journée avec leurs enceintes, leurs glacières et leurs milliers accessoires de plage. Les oiseaux de nuit prennent donc le relai, donnant à l’endroit une ambiance bien différente. Je perds mon regard dans les vagues, devenues effrayantes à cette heure tardive. Elles s’envolent et se referment, leur rumeur me parvient comme un tonnerre furtif mais puissant. L’horizon ne se dessine plus, j’ai envie de rester là pour toujours, perdue dans l’immensité de la nuit.

Je regarde au loin, je ne le vois pas mais je sais que le Rio Salvador est là, majestueux, côtoyant les sommets saillants et enneigés de la secrète Sierra Nevada, chatouillant l’écume brumeuse de l’impatience mer des Caraïbes, il est magnétique, il est probablement ce que je préfère de la Colombie.

La nuit s’éternise, je suis fatiguée, je lève les voiles. Le chemin n’est plus éclairé, l’atmosphère se la joue ténébreuse. Les derniers Koguis avancent tels des fantômes énigmatiques, une dizaine de colombiens improvisent un concert sur des objets en plastiques, les chiens aboient à la vie à la mort,

Merci Palomino. Merci de m’avoir montrée ton chemin, tes milliers de chemins. Ces chemins où l’on peut être qui on veut, qui on est. Ces chemins qui s’entrecroisent, se rencontrent et se séparent. Ces chemins qui ne se terminent jamais, qui sont en dehors de la norme et parfois dedans. Ces chemins de liberté, de tolérance, de sérénité.

Et puis merci pour ce dernier coucher de soleil que je ne peux qualifier.

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Le Rio Salvador avec mon portable
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Le Rio Salvador

2 commentaires sur “Les chemins de Palomino

  1. Super ma fille chérie ! J’aime te lire, suivre ton rythme, me laisser balader.
    T’es photos sont superbes, tellement vivantes et touchantes.
    Vivement la suite à part ton retour bien sûr ! J’ai tellement hâte mais bon , prends bien le temps de profiter un maximum .
    PLEIN de doux bisous ma Princesse. Je t’aime 💚💛💜💙
    Ton papou

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  2. Dans ma vie, j’ai parfois l’impression de ressembler à ces touristes idiots que tu décris si bien, fermement calés dans leur bouée gonflée à bloc, qui naviguent dans l’illusion d’être à l’abri de tout, protégés des dangereux remous de la vie.
    Toi, tu t’es débarrassée de ton gilet de sauvetage, tu as pris le risque de traverser la rivière sans protection et tu t’en allée voir le monde de l’autre côté de la rive.
    Dans chacun de tes écrits, tu nous cries, depuis ta petite bande de sable blanc gorgée de soleil, qu’il suffit d’aller un peu plus loin que ce que l’on nous propose pour voir toute la richesse du monde qui nous entoure et la beauté des gens qui peuplent notre petite planète.
    Si le pas semble facile à franchir, je sais que je n’aurai jamais ton cran pour m’aventurer dans ce chemin beaucoup trop risqué pour moi..
    Mais tandis que tu t’éloignes inlassablement de la rive où s’est échouée la bande de touristes aveuglés, je sais que tu continues malgré tout, de m’accepter, moi, ma bouée et mon petit gilet de sauvetage que tu réussis habilement à jeter à l’eau le temps d’une nouvelle lecture, une nouvelle histoire, que tu nous livres avec tant de beauté et d’amour.
    Pour cela aussi je te remercie.
    Avec tout mon amour ❤️

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