Journal de Las Colonias, partie 1

21.11.19

Hi old friend.

Me voilà allongée sur ce lit cassé, dans cette chambre humide coincée entre les quatre murs d’une maison aux cris jamais étouffés.

J’avais envie d’écrire mais pas dans mon carnet cette fois.

Je me sens bien à Las Colonias bien que l’énergie me laisse quelque peu songeuse. Un fond de tristesse qui plane ? Des histoires trop lourdes enterrées sous les sourires recyclés ? Je ne saurais dire.

Ma famille est gentille mais je n’aime pas trop la manière dont me regarde Jairo, le père. Est-ce que je me fais des films ? On devient peut-être con à force d’être féministe. La mère qui s’appelle Luz (c’est joli de s’appeler Lumière) a mon âge, c’est assez bizarre, c’est comme regarder un miroir déformant, observer ce qu’aurait pu être mon autre vie, une réalité différente, si loin de celle que je connais. J’ai parfois l’impression de la déranger, impossible de savoir ce qu’elle pense, ce que se cache derrière ce joli visage trop souvent fermé. Je ne sais pas toujours comment me comporter avec eux, est-ce que je dois rester pour dîner, est-ce que je dois prévenir quand je sors, est-ce que je dois faire la conversation ou au contraire, rester en retrait. Je ne sais pas toujours où poser mon grand corps non plus, surtout quand ils sont tous les trois sur le canapé, avachis devant la télé, que j’ai envie d’engager la discussion mais que la fenêtre d’ouverture, à savoir les publicités, est assez limitée. Saloperie de télé qui abrutit, qui me réveille et m’empêche de dormir.

J’ai dit « tous les trois » mais je n’ai pas dit qui était le troisième. Le troisième c’est Darwin. L’enfant. Il a un peu trop d’énergie mais il me fait quand même craquer avec ses oreilles décollées et sa crête qui me rappelle celle de mon père. Je n’aime pas l’expression « il me fait craquer » mais je n’ai rien de mieux sous la dent.

Que vais-je faire demain ? On est censés être un peu utiles ici, j’espère que je vais réussir. Pour le moment, je prends mes marques et je fais ce que je sais et peux faire. Je suis entourée de 6 autres volontaires, pleins d’idées et de talents, j’aime leur énergie. Mais comme je me compare toujours aux autres, je me dis que moi, ce que je vais mettre en place, ça sera moins bien, moins intéressant. Bon, de toutes façons ici, à Las Colonias, nous faisons ce qui nous chante. Un cours d’anglais par ci, un cours de cuisine par-là, une discussion sur un bout de terre ou un coup de main au centre de recyclage. Nous sommes libres, il n’y a pas d’obligation, d’horaires ou de temps. Peut-être l’occasion d’écouter, de m’écouter, de découvrir et qui sait, de me débarrasser d’un bout de cet éternel manque de confiance en moi.

J’entends Luz crier sur Mambo.

Mambo, c’est le chat.

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22.11.19

Journée éreintante, comme toutes les autres. Ce quartier est fou, regorge de mystères, d’histoires et d’espoir, il est beau et me fait peur. Il prend toute mon énergie, il m’épuise.

Je suis allée à Pereira avec Léa ce matin. Léa est une autre volontaire, comme moi, elle est française, comme moi et elle voyage avec sa chienne Oslo, pas comme moi. Ça faisait du bien de sortir un peu de Las Colonias. Je l’ai accompagnée à la migracion, un drôle d’endroit. Nous avons bu un café tinto pas très bon mais j’ai apprécié le lieu typiquement colombien avec ses décorations usées et sa jolie machine à café. Je l’aime bien cette fille, on se ressemble sans se ressembler. On court ensemble le matin, c’est chouette. Je suis heureuse qu’elle soit ici.

J’ai fait un cauchemar atroce cette nuit. Le père de la famille venait dans ma chambre pour me violer. Il a ouvert la porte et je me suis réveillée, le souffle court. Le rêve semblait si réel.

Cet (ou bien « cette » ? lançons ce débat fascinant) après-midi, j’ai arpenté les rues du barrio, même si je ne suis pas certaine qu’on puisse appeler ça des rues. Allées jaunâtres inondées de poussière et jonchées de plastiques morts semblerait une appellation plus appropriée. J’ai photographié les façades de maisons, toutes rafistolées, toutes abîmées mais tellement douces. Il y avait Luz qui sortait sa tête de la fenêtre, je lui ai demandé si je pouvais la photographier, elle a dit oui. Nous avons discuté, je suis entrée et j’ai tiré un portrait flou de son filou de fils. Et puis j’ai continué ma ma marche, ai capturé les sourires des ados, des enfants. L’appareil photo est toujours un excellent moyen d’engager la parole, de rire et de comprendre. C’est ma carapace, mon instrument pour lutter contre une timidité enfouie que les gens ne voient pas souvent.

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La nuit tombée, j’ai rejoint ma petite maison biscornue d’un pas lourd. J’ai passé plus d’une heure à faire des photos avec Darwin dans le salon conjugal. Moi qui avais pour objectif de me réfugier dans ma chambre pour enfin être au calme, raté. Et pourtant, malgré mes réticences, j’ai adoré ce moment. J’ai vu les yeux de Darwin s’illuminer et sa joie de découvrir était tellement belle à observer. On a ri, on a discuté et je me sentais juste bien. J’ai eu l’impression de faire partie de la famille, d’être là depuis toujours.

Mes dents m’énervent, elles partent complètement en couilles.

Mes copines m’ont encore annoncé des bébés. Je suis heureuse de les voir heureuses mais moi ça m’fout un drôle de ressenti, va savoir pourquoi. Peut-être parce que je me sens complètement à côté de ces envies ? Ou peut-être parce qu’en regardant le terrain de foot ce matin, j’ai vu cette gosse enceinte jusqu’aux dents, au regard sombre, jouant et riant aux éclats comme une gamine qu’elle est toujours. Mon sang se glace, mon cœur se serre. Je le sais qu’ici, c’est complètement normal et accepté d’avoir des enfants à 15-16 ans mais je n’arrive pas à m’y faire, à regarder ces enfances brisées, là, droit dans les yeux. J’espère que mes copines ont conscience de la chance qu’elles ont d’avoir le choix. Et j’espère que je serai une bonne tata. Bon, maintenant que j’aime les animaux, il y a bon espoir.

Avec Alba, l’espagnole un peu bizarre un peu gentille, nous sommes allées interviewer Ana dans le cadre du projet « historias de transformación » mis en place par la fondation. C’était un moment douloureux, son histoire est terrible, pleine de morts, d’abandons et de rancœur. La voir pleurer m’a fendu le cœur. Je l’ai prise dans mes bras et je l’ai embrassée. J’avais envie de la serrer encore et encore, de lui dire que tout allait s’arranger même si on sait bien que non. Je voulais tout faire pour l’apaiser, lui enlever un bout de sa souffrance. Je l’ai prise en photo et je crois que ça lui a beaucoup plu. J’imagine que c’est pas tous les jours qu’on la regarde avec de l’amour. Ça m’a fait du bien de lui offrir ça. Je lui disais qu’elle était belle et même si elle n’a pas répondu, je sais qu’elle a entendu. Prendre des photos mais être pris en photo également sont des moments dans lesquels on oublie tout. Voilà pourquoi j’aime tant ça.

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Pour changer mes idées qui se noircissaient, j’ai continué mes petites explorations photographiques du quartier. Les couleurs étaient fabuleuses et les gosses, toujours prêts à faire des conneries. Ils sont fatigants mais qu’est ce que je les aime.

J’ai discuté avec Marleny aussi. C’est la coordinatrice, une femme incroyable, j’ai beaucoup de respect pour elle. Elle m’a mandatée pour une petite mission photo, j’ai hâte.

Demain on va à Santa Rosa avec les volontaires, je suis contente je crois.

Je suis épuisée, je vais lire un peu Shamtaram. Titre qui me fait toujours penser au Shamtaram français de San Marcos au Guatemala, quel mec hilarant celui-là. Je voudrais vous parler de lui mais il n’est pas si intéressant avec son torse musclé et son bronzage débile. Et je suis crevée de toutes façons.

Bonne nuit.

23.11.19

Enfin dans mon lit. Je n’y croyais plus.

Ce matin, j’ai eu ma mère au téléphone 5 minutes et j’ai eu envie de l’avoir pour toujours mais la connexion était nulle comme d’habitude.

Avec les volontaires on est allés aux thermales de Santa Rosa. Enfin presque puisqu’à la dernière minute, Léa et moi avons abandonné l’idée des bains payants pour du calme et de la marche. Et les alentours de Santa Rosa n’en manquent pas. Nous sommes donc parties explorer la verdure colombienne et dieu que c’était beau. La nature me redonne toujours l’énergie que je laisse traîner je ne sais où. Je me perds dans ses feuilles aux tailles indécentes, je m’enivre de ses odeurs, je savoure chaque chant d’oiseau, chaque ruissèlement, chaque bourrasque de vent. Nous étions seules au monde. Le calme. Nos pas. La terre et ses étrangetés. Une cascade surgie de nulle part, violente et douce, digne d’un conte de fées. Des papillons aux ailes dessinées, des fleurs aux odeurs d’ailleurs. Quelques cavaliers et fermiers esseulés n’ont pas manqué de nous faire la conversation et ce sont toujours ces courts mais si doux moments qui me rappellent pourquoi j’aime la Colombie et surtout, les colombiens. Léa a partagé avec moi sa mangue et son avocat, c’était délicieux même si j’ai mangé accroupie car je ne voulais pas avoir le cul plein de terre. Oui, il m’arrive d’être une princesse.

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Nous avons célébré nos 15km de marche dans un joyeux et calme comedor situé à quelques blocs du centre de Santa Rosa. C’était comme d’habitude, une soupe, un jus, un plat constitué de riz, de banane, d’haricots, d’une petite salade et de viande hachée et c’était bon comme d’habitude et ça coutait 2,5euros comme d’habitude. Je ne me lasse toujours pas des haricots rouges. Santa Rosa n’est pas très jolie mais son énergie nous a plu et puis il était 17h, la lumière était divine. Je me serais baignée dedans.

Nous sommes rentrées à 19h, avons squatté la wifi, j’ai téléchargé un documentaire sur le mec qui s’appelle Bikram et qui a créé un type de yoga sous le même nom et je m’apprêtais à rentrer chez moi, heureuse de pouvoir enfin m’écrouler dans mon lit pas confortable. Mais mes plans ne se sont pas déroulés comme prévu puisque les voisins célébraient l’anniversaire de Sebastian, 8 ans. Luz, ma « maman » était là et quand elle a croisé mon regard, elle m’a bien sûr invitée à la rejoindre. Je me suis assise sur cette chaise rouge en fer et me suis à nouveau sentie submergée par le bruit, les cris. Les anniversaires des gosses ici, c’est tout un concept. Un peu à l’américaine avec le gros gâteau bleu turquoise, les banderoles et le mur de ballons qui sert de photobooth mais beaucoup à la colombienne avec du poulet frit, des enceintes géantes qui crachent du reggaeton bien vulgaire, des piñatas et des pétards qui me font toujours sursauter. Mais dans le fond, quel que soit le pays, les enfants restent des enfants, naïfs, joyeux, simples et tellement sincères. J’ai adoré les voir danser et se jeter sur le gâteau comme des affamés. Je me serais bien passée du « sans gêne » dans les oreilles en revanche (j’ai tapé « truc qui fait du bruit au nouvel pour connaître le nom LOL).

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J’ai la tête qui me gratte, je prie pour ne pas avoir de poux. Ça ne serait pas vraiment étonnant avec toute cette marmaille qui court dans tous les sens, cheveux aux vents. Sans parler de toutes ces gamines qui se collent à moi. Peut-on encore avoir des poux à 29 ans ?!

Mes boutons de moustique me grattent à mourir igualemente. J’avais été épargnée les premiers jours mais alors putain, ils se sont bien rattrapés les enfoirés. Sale race.

24.11.19

Tiens j’ai un peu la gerbe.

Une bonne journée. La Virginia, un village comme je les aime, simple, sans fioriture ni excès, avec quand même des couleurs et de la joie. Quelques mecs vicelards bien sûr mais ça c’est du classique, que dire, j’ai assez parlé. Un petit marché étrangement calme, des sourires et beaucoup de bananes. Des enceintes qui gueulent, des vendeurs de stylos, des vendeurs de bonbons, des vendeurs de glaces, des vendeurs de tout.

Il faisait chaud. Une soupe au poisson vraiment pas bonne, j’espère que c’est pas ça l’envie de vomir. Un pont superbe aux ombres forcées. Une mangue sucrée et juteuse qui m’a laissée des filaments entres les dents. Foutues dents.

J’adore ce genre d’endroit, là où personne ne penserait mettre les pieds. Un vrai tableau de la Colombie, un vrai moment.

J’ai fait des photos (comme toujours) mais aujourd’hui était une journée sans. Une journée sans confiance. Je me demande parfois si un jour j’aurai vraiment confiance en ce que je fais, ce que je produis. Je me demande ce que c’est que de croire en soi. Je me demande ce que ça fait de ne pas se demander.

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Ma « famille » n’est pas là. Je voulais demander à Luz où étaient mes vêtements de sport mais tant pis, au pire je n’irai pas courir demain, je suis fatiguée de toutes façons.

Il y a du bruit au-dessus de ma tête, qu’est ce que ça peut bien être ? Sûrement les voisins mais pourquoi au-dessus de ma tête ? Hum, un mystère à creuser.

Luz est revenue, je n’ai plus d’excuses pour le sport.

Demain commence une nouvelle semaine, je suis heureuse de l’entamer ici, à Las Colonias, ce petit barrio aux milles odeurs qui semble ne jamais s’éteindre vraiment, ce barrio aux milles couleurs qui quoi qu’il arrive, m’embrasse et me sourit chaque jour.

Hâte de mettre en place des petits projets. C’est que ça prend du temps de comprendre Las Colonias.

Abrazo.

Luz crie Darwin.

Luz crie Mambo.

 

3 commentaires sur “Journal de Las Colonias, partie 1

  1. Bel écrit ma Princesse. Je découvre plein de nouvelles choses à chacun de tes articles. MERCI pour ces balades Colombiennes, c’est superbe. Tu es douée ma fille et tu dois ABSOLUMENT prendre confiance en toi !
    Moi, je crois en TOI et suis tellement fier d’être ton papou.
    Je t’aime très fort et t’embrasse. ♥️ 💜 🧡 ❤️

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  2. Avec de si magnifiques photos et un récit qui m’emporte vraiment dans le voyage…je vois pas pourquoi tu doutes de toi cousine ! mais ce serait si simple si tu pouvais arrêter si demande, et le doute est peut être aussi un qualité, c’est juste pas très confortable…mais je ne crois pas que le confort ,tu aimes , si ?
    Bisous

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