Bienvenue à Las Colonias

Las Colonias, c’est un petit quartier fait de tout et de rien, surtout de tout car j’aime voir le verre à moitié plein.

Las Colonias, c’est le refuge de la dernière chance, la détresse lancinante, la joie jamais feinte, le partage sans attentes, le moment présent, le rafistolage qui me fait sourire, le passé qui ne veut pas partir, les cris amers et les câlins tellement vrais qu’on se sent enveloppés pour toujours.

Las Colonias, c’est des maisons collées, pleines de planches cassées et de plafonds en plastique.

Las Colonias, c’est un nombre incalculable de bébés, de gosses qui hurlent la vie.

Las Colonias, c’est des portes ouvertes pour toujours.

Las Colonias, c’est 90 familles déplacées qui ont fui la violence, les armes, la peur.

Ces 90 familles ont posé leurs rêves au sein d’un lieu serein et tranquille qui leur a permis de redéfinir le mot « avenir ». Un lieu un peu perdu entre la ville et la nature, là où le rio caresse la terre de l’espoir, là où les colibris n’en finissent jamais de butiner, là où .

Et c’est dans ce lieu perdu entre la ville et la nature que les habitants de Las Colonias élèvent leurs enfants, leurs coqs et leurs enceintes au grésillement redoutable. Et c’est dans ce lieu perdu entre la ville et la nature qu’ils ont créé une communauté, pleine d’amour, de difficultés, de lourds bagages et de partage. Ils ont tout construit de leurs propres mains, certains mieux que d’autres, certains avec plus que de moyens que d’autres. Ils ont redonné à cette terre abandonnée une forme de vie tellement forte qu’il est difficile de la décrire.

Ne pas tomber dans l’oubli. Exister. Vivre. Regarder là-bas, cet avenir qui se redessine.

La fondation Crisol est arrivée en 2008. César l’a créée avec son épouse Ana Maria dans l’objectif d’aider ces familles déplacées, fatiguées.
« Transformaciones con amor »
César est un type qui, pour une raison que j’ignore, ne m’est jamais vraiment revenu. Peut-être ses gestes trop tactiles, ou ses mains trop proches des hanches, qui sait. Cependant, je dois reconnaître que ce qu’il a mis en place ici, à Las Colonias, est fou, d’une vérité et d’une sincérité rares. C’est son équipe assez folle que j’ai intégrée pendant presque un mois, une aventure d’une intensité éreintante.

Je me souviens toujours des premières fois. Je les aime, les déteste. Elles me donnent cette étrange sensation que je ne suis plus dans mon corps, que je regarde la scène se jouer, je la regarde avec stupeur, avec pudeur, moi, spectatrice aux mains moites.

Je me souviens parfaitement de ma première fois à Las Colonias. C’était un lundi soir, j’étais dans un bus aux sièges rouges vifs, la matière me collait aux cuisses et la majestueuse lumière des douces soirées d’été me laissait toute émotive. C’était le bus 37 et je ne savais pas où je mettais les pieds. Je me sentais en confiance mais il y avait ce goût déstabilisant de l’inconnu qui traînait sur le bout de mes lèvres.

Premier pied à Las Colonias.

Les herbes géantes encadrent le quartier comme un rempart qui protègerait de tout ; du mal, des voleurs, de la violence et du trop. La poussière constamment en apesanteur donne au lieu un air de rêve nébuleux, une atmosphère unique, une atmosphère que je ne pourrais jamais oublier. Le soleil, à cette heure-là, se couche et je ne peux m’empêcher d’immortaliser le moment ; je photographie les façades cassées, l’étrange nature qui porte son habit du soir, je photographie les si précieux premiers moments ; ceux qui ne se revivront jamais. Les paresseux iguanes mâchouillent tranquillement sur les branches tordues et me rappellent qu’ici, le temps revêt son plus bel aspect : la lenteur. Je ballade mon regard à droit, à gauche et je prends le temps d’observer, de m’imprégner. J’imaginais un endroit délabré et laid mais ce que je trouve ici est d’une beauté singulière.

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C’est Santiago, ce gosse au regard vif qui m’emmène au centre de la fondation. Je dépose mon sac dans ce qu’on appelle la bibliothèque et je découvre ce qui sera ma « maison » ainsi que « ma famille » pour les semaines à venir. Luz sera ma « maman », Darwin mon « frère » et Jairo mon « père ».

Las Colonias sera mon quartier.

Un quartier unique dans lequel les ethnies se mélangent, dans lequel on partage tout.

Le bruit ne cesse jamais. Les matins sont doux. La religion envahit les maisons. Les vêtements pendent partout, sur les arbres, les fils, les toits. Les pères travaillent, les mères se retrouvent pour diverses activités. Les enfants crient, jouent, livrés à eux-mêmes. Les coqs se promènent au gré du vent, grignotant plastiques et feuillages poussiéreux. Les filles sont enceintes à 15 ans, leur regard est aussi profond que les abîmes. Mon voisin Isaac me sert la patte, me bénit et apporte toujours de la chaleur dans mon cœur. Les adolescents traînent à côté du terrain du foot, fumant des joints, sifflant les filles, ne cherchant sans doute pas un sens à leur existence et qui pourrait leur en vouloir. Les chiens errent, tantôt calmes, tantôt aboyant toute la nuit, m’empêchant de dormir. Un quartier unique dans lequel on fait tout pour oublier derrière, pour regarder devant.

Ici, l’intimité n’existe pas. Les portes sont toujours grandes ouvertes pour quiconque souhaiterait entrer. Les plastiques verts font l’illusion de murs mais les cris et rires s’entendent jusqu’à l’autre côté du barrio. Tout le monde se connaît, il y a la casa de Mamita, la casa de Luz, la casa de Titi et il y a toutes les autres. Les voisins sont chez les frères, les cousins sont chez les cousins et la fille n’est plus chez la mère. On ne comprend plus rien aux relations et puis qu’importe. Nous sommes. Point barre. Ici c’est l’unité, la solidarité. Point d’espace pour s’isoler ni se recueillir, la solitude n’a pas sa place à Las Colonias. Moi, ça me me manque mais eux ? Peut-on manquer de quelque chose qu’on ne connaît pas ?

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On m’appelle reina, bella, amor, cielo. On me serre si fort, on m’embrasse, on m’aime et on me remercie, je ne suis plus sûre de savoir pourquoi. L’amour qui plane sur Las Colonias est déroutant, m’enveloppe et me réconforte quand je ne supporte plus le bruit, la poussière ou l’humidité de ma chambre sans fenêtres. J’adore leurs exubérances gestuelles, leurs câlins qui étouffent, j’adore le fait qu’on puisse aimer sans retenue, tout montrer, sans gêne ni timidité. Quel bonheur que d’exister sans filtres !

Les habitants de Las Colonias n’ont rien mais sont loin d’avoir tout. En attendant, personne ne se plaint, personne ne râle parce qu’il n’y a plus d’eau ou que l’électricité a encore sauté. De toutes façons, ils ont tout prévu : chaque maison a son enceinte sans fil. Il ne faudrait pas prendre le risque de se retrouver dans le silence !
Quand je suis arrivée à Las Colonias, c’était la préparation des décorations de Noël. Si pour certains, la scène aurait pu sembler ridicule, pour moi, ce fut touchant et loin d’être pathétique. Ce que j’ai vu ? Des solutions à la place des problèmes, des rires, beaucoup de joie, de l’entraide, du bordel, du recyclage et des réalisations pleines de tendresse. J’ai retrouvé ce qui m’a tant plu au sein de ma bien aimée Comuna 13 : le système D.

Las Colonias, c’est un petit quartier fait de tout et de rien, surtout de tout et je ne dis pas ça parce que j’aime voir le verre à moitié plein. Je dis ça parce que si on lit entre les lignes, il y a tout à Las Colonias. Et je pense que c’est ce que le voyage m’apprend de plus grand : ne pas s’arrêter aux différences mais les comprendre, les explorer, les aimer.

Alors je vous emmène avec moi dans ce quartier incroyablement complexe, à la beauté brute, au passé qu’on ne peut imaginer, je vous emmène vivre là-bas, le temps de quelques lignes.

La suite arrive.

3 commentaires sur “Bienvenue à Las Colonias

  1. Belle plongée dans un monde qui m’est inconnu et que tu décris trop bien!
    Oui,vivement la suite ! Tes photos sont magnifiquement réalistes .( Le chien me fait peur 😁)
    PLEIN de bisous ma Princesse

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  2. Un article plein de douceur et d’amour qui, une fois de plus, nous transporte au coeur de ton voyage et au fond de ton regard.
    Un écrit qui laisse échapper magnifiques clichés qui nous rappellent que la richesse du monde se cache dans la simplicité des choses et que la beauté de l’être humain se reflète dans son âme.
    Tu as, ma chérie, cette sensibilité qui t’offre un regard que peu de gens ont.
    Nous, nous avons la chance de t’avoir dans notre vie et de voir, à travers toi, la splendeur du monde et la beauté des gens qui t’entourent.
    Merci pour ce merveilleux cadeau que tu ne cesses de partager.
    Avec tout mon amour ❤️

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