Harcèlement de rue et lassitude des ovaires

« Le silence n’a jamais été sans violence, le silence est une immense violence, un bâillonnement » –

« Il faut reconnaître nos récits, ça ne veut pas dire que vous n’existez plus » –

Adèle Haenel

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J’ai toujours aimé être une femme. Bien qu’entre nous, je ne suis parfois toujours pas certaine de me sentir vraiment femme et quand je réfléchis à la question que pose Lauren Bastide à ses invitées dans son génialissime podcast La Poudre : « quand est-ce que vous vous êtes sentie femme ? », mon cerveau fait des bulles et je me dis que je serais bien incapable de répondre à cette question.

Mais si être une femme se résume à « un être humain de sexe ou de genre féminin et d’âge adulte » (selon Wikipédia), alors oui, j’en suis une et j’aime beaucoup ça. Je ne sais pas trop pourquoi. Je crois que j’aime avoir le corps d’une femme, vivre dans le corps d’une femme. J’aime les trucs de femme comme le rouge à lèvres et le vernis même si je n’en porte plus et que pourquoi c’est un truc de femme d’ailleurs ? J’aime me sentir désirée par le regard sain d’un homme respectueux. J’aime être une femme libre, dire fuck à ce que la société attend de moi comme me raser les jambes, être discrète et délicate, ne pas me plaindre, ne pas hausser la voix. J’aime renverser les codes, provoquer, perturber. J’adore être cette femme libre et indépendante.

Mais ce soir, je n’ai plus envie d’être une femme. Demain ça reviendra mais ce soir, ce soir, je suis fatiguée. Vraiment épuisée.

D’abord, ma copine s’est faite agresser. Je ne vais pas vous raconter les détails sordides de cette histoire parce que ça n’est pas la mienne. Mais je peux vous dire que ça m’a retournée comme si je l’avais vécue. J’ai ressenti sa peur, son dégoût, sa colère. J’ai tout ressenti si fort, c’en était déroutant. Mais ça n’est pas la première fois que cet étrange 6ème sens parcourt mon corps. J’avais vibré de la même force quand ma copine avait été victime d’un frotteur du métro, quand la copine de ma copine avait dû hurler qu’elle était enceinte pour ne pas se faire violer, quand mon autre copine s’est pris une énorme claque au cul dans la rue en toute normalité, quand mon autre autre copine s’était faite insulter de tous les noms parce qu’elle ne répondait pas aux jolis noms d’oiseaux qu’on lui crachait à la gueule dans la rue, quand mon autre autre autre copine, assise dans le bus, a dû supporter la main visqueuse d’un inconnu sur sa cuisse.

Et bien entendu, j’avais vibré plus que jamais quand ma petite sœur, mon bébé, la moitié de moi, en voulant simplement retirer de l’argent, s’était faite agresser dans la rue dans des conditions que je ne souhaite pas à mon pire ennemi. Des mecs l’avaient interpellée dans la rue (monte dans la voiture grosse pute, suce moi et j’en passe) puis après avoir refusé leurs douces propositions, l’un d’entre eux l’avait suivie en voiture, lui avait barré la route en montant avec sa caisse sur le trottoir. Je vous épargne ses paroles mais une chose est certaine : la peur l’avait envahie de la tête aux pieds. La peur de voir sa vie détruite en quelques instants. Elle avait réussi à s’échapper en montant dans la voiture d’inconnus (qui, au passage, l’avaient prise pour une moitié de folle) qui avaient accepté de la déposer au distributeur le plus proche. Mais le cauchemar ne s’était pas arrêté là puisque en sortant de la banque, d’autre mecs l’attendaient, prêts eux aussi à la harceler. Elle avait une seconde fois pu s’en sortir en remontant dans la voiture des inconnus qui commençaient sérieusement à douter des dires de ma sœur, jusqu’à ce que le premier mec se mette à les suivre. Une sorte de course poursuite s’était engagée pendant laquelle les cœurs battaient à tout rompre. Ils ont fini par le semer et ça s’est bien terminé mais autant vous dire que j’en tremble encore et que ces quelques phrases résumant grossièrement son expérience ne seront jamais assez précises, assez acérées pour que quiconque puisse ressentir le traumatisme qu’elle a vécu ce jour-là.

Peut-être que si je ressens tout ça si fort, c’est parce que j’ai vécu des situations similaires, que je sais ce que c’est d’avoir peur à un point que l’esprit en vient à se dissocier du corps et que la seule option qui se présente s’appelle l’espoir ou la survie, je ne sais plus. Je ne connais que trop bien ces frémissements mélangés de haine, de rage, de crainte, d’épuisement.
Peut-être que si je ressens tout ça si fort, c’est parce qu’on est toutes connectées d’une manière ou d’une autre et que je possède une sensibilité particulière.
Peut-être que je ressens tout ça si fort, c’est juste parce que je suis normale et que je ne supporte pas et ne supporterai jamais l’injustice, la violence et cette putain de société patriarcale.

Ces histoires ont eu lieu en France, au Mexique, au Nicaragua, en Belgique. Et je préfère m’arrêter là parce que la liste est sans fin.

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Depuis 3 semaines maintenant, je voyage sans Yoan et il est clair qu’être une femme seule en Colombie diffère en tous points. Même si en ce moment je ne voyage pas vraiment. Ces dernières semaines, j’ai installé mon sac et mes sentiments à Medellin et je vis une vie somme tout assez normale, une vie que j’adore, pleine de rencontres, de yoga et de cours d’espagnol (trop facile, faut juste rajouter des –a et des –o partout). J’aime beaucoup ces pauses, elles me permettent de retrouver une certaine routine, des repères et des amis mais aussi de découvrir le pays et sa culture, ses habitants et sa nourriture avec un nouvel œil, vous savez l’œil qui est plus attentif, l’œil qui lit entre les lignes et qui commence à comprendre les mécanismes propres à chaque ville, l’œil qui voit et ressent presque comme un local. J’ai bien dit presque.

Alors chaque fois, quand je me pars sillonner les rues de mon quartier adoré, je prends mon appareil photo, mon œil critique et j’essaye d’analyser le fonctionnement de la bouillonnante et complexe ville Medellin. J’aime tellement observer. Mais bien souvent mes expériences sociales tournent court se résument en un mot : l’enfersurterre (j’ai décidé qu’un seul mot avait plus de force que trois).

Alors.

Comment décrire ce que je vis au quotidien ? Comment faire tourner les mots pour qu’ils sonnent juste ? Pour qu’ils puissent être compris, ressentis. Comment trouver des jolies phrases pour des faits dégueulasses ? Comment faire comprendre que le harcèlement de rue NE PEUT PLUS être pris à la légère ?

Je vais essayer.

Chaque minute, que je sois seule ou avec une copine, je (ou « nous ») me fait : siffler, interpeller, appeler comme un chien, appeler comme une pute, toucher le cul, violer du regard. On me hurle dessus, on me susurre à l’oreille, on me dit « hello baby » ou bien « I love baby » ou encore « beautiful » et quand je réponds par un gros doigt d’honneur on me dit « relax baby ». C’est vrai ça, relax, bonne idée, je n’y avais pas pensé. Pour quelqu’un qui fait du yoga, tout de même, c’est ballot.

La voiture ralentit, la vitre se baisse et le mec immonde sort son immonde tête et me regarde avec ses immondes yeux qui respirent la saleté. Il repart. Le flic se retourne, me mate, insiste sur les seins, sur les fesses. Le mec au coin de la rue me mate, il dégage sa langue et la passe doucement sur ses lèvres, me regarde comme s’il me baisait (je n’ai pas pu me résoudre à écrire faire l’amour). Les ouvriers s’arrêtent de bosser, posent leurs outils, prêts à savourer le spectacle. Je sais ce qui m’attend, j’essaye de trouver une échappatoire mais dans la rue d’à côté, c’est trois mecs bourrés au comptoir d’un troquet, je n’ai pas plus de chance par là. Alors je marche le plus vite possible, je mets ma musique à fond mais j’entends quand même les sifflements, je ressens quand même les six paires d’yeux qui me déshabillent du regard, je me sens quand même humiliée, dégoutée, en colère, à bout. Le cycliste ralentit, me mate, me dit que je suis sexy et il reprend sa route tranquillement, manquant de se prendre une voiture dans la gueule. Dommage, il s’en est tiré.

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C’est comme ça tous les jours. Dès que je pars courir, dès que je vais acheter des œufs, dès que je vais au yoga, dès que je pars me promener. Dès que je sors de chez moi, c’est comme ça. L’enfersurterre. J’appréhende chaque rue, chaque croisement, chaque bar, chaque maison en construction, chaque voiture, chaque vélo. Chaque mec. Je ne peux même pas compter, c’est tout bonnement impossible. 20 fois par jour ? 30 ?

Bien sûr, la plupart des colombiens, surtout ici à Medellin, sont incroyablement gentils, bienveillants et accueillants. Mais depuis que je suis seule, il m’est difficile de m’en souvenir. Parce que pour ma copine Charlotte par exemple, ce harcèlement quotidien est la cause d’un voyage en Colombie gâché. Parce que je rêve d’avoir la cape d’invisibilité d’Harry Potter. Parce que je n’ose même plus sourire aux hommes et j’hésite chaque fois entre le mini short et le pantalon. Je vous rassure, je finis toujours par mettre le short parce que merde alors, je ne vais pas, en plus de me faire harceler, me faire restreindre dans ma liberté. Ils n’auront pas ça ces petits merdeux.

Et puis quand j’en parle à mes amis colombiens, ils me répondent d’un air résigné et dépité que « c’est normal, c’est un pays machiste ». On fait quoi du coup ? On se regarde dans le blanc des yeux et on attend que ça passe ? On accepte tout au nom d’un fait « culturel »?

Moi j’ai de la chance, ça ne gâche pas mon voyage. Je pense avoir atteint un équilibre assez fou qui fait que j’arrive à laisser glisser les colères du quotidien. Mais je ne suis pas pour autant résignée, je n’abandonne rien.

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Mais ce que je vis en ce moment à Medellin n’est pas unique, je l’ai vécu d’une manière tout aussi éreintante au Mexique, au Nicaragua, à Lille, à Paris, à Marseille, en Italie et une foultitude d’autres endroits. Le harcèlement de rue est partout, il touche chacune différemment et moi, va savoir pourquoi, il m’a toujours touchée d’une manière particulièrement violente. Les derniers événements ont été la goutte de trop, celle qui a fait qu’il fallait que j’écrive, que je me libère. Je n’ai plus envie de ce pouvoir masculin dans la rue. Parce que c’est ça, n’est-ce pas ? Une autre manière d’imposer une sorte de puissance, d’emprise. Et peut-être un truc normal aussi, un truc que beaucoup de mecs font depuis toujours sans se poser de questions. Vous pensez vraiment que ces chics types veulent à tout prix « ton 06 la miss » ? Ou qu’ils ont un objectif concret quand ils affirment que « t’es trop bonne wesh » ou que « I love you baby » ? Ils s’attendent à quoi ? Qu’on les suce dans la rue ? Bah oui c’est vrai, c’était quand même super gentil ce compliment, merci, trop touchée, tu mérites bien une petite pipe. Et bien entendu, faudra surtout pas leur dire que leur remarque est déplacée, faudra surtout pas ne pas répondre, faudra surtout pas dire non. Attention aux représailles, vous êtes prévenues.

Et le pire dans tout ça ? C’est que c’est TOUJOURS de notre faute. Fallait faire attention. Fallait pas voyager toute seule. Fallait pas boire. Fallait pas s’habiller si court. Fallait pas provoquer du regard. Fallait pas faire confiance à cet inconnu. Fallait pas marcher le soir. Fallait pas sortir seule. On se fait corriger, on se fait engueuler. Non mais lâchez nous nom de merde. Ça n’est venu à l’esprit de personne que peut-être, je dis bien peut-être, la faute serait du côté du violeur ? Ou de cette société moisie qui ne défend pas les femmes et encourage les forces masculines ? Ou de ce porc qui te mate effrontément ? Ou de ces inconnus qui préfèrent regarder leurs baskets pendant qu’une femme se fait agresser ? Ou de ces flics qui ont demandé à l’agressée comment elle était habillée ? Ou à tous ces mecs violents qui torturent filles et femmes chaque jour ? Non, ça n’est venu à l’idée de personne. Comme c’est étrange. Et bien dommage pour nous. On nous demande de libérer notre parole mais gare au genre de paroles qui seront libérées !

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J’ai envie de pleurer.

J’ai envie d’hurler.

J’ai envie d’être un mec.

J’ai envie d’être transparente.

J’ai envie de secouer tout le monde.

J’ai envie de sauter.

J’ai envie de m’envoler.

J’ai envie de crier.

J’ai envie de disparaître.

J’ai envie d’une pause.

La dernière fois c’est marrant, je parlais féminisme avec un français rencontré au restau. Parler féminisme avec un mec, c’est toujours quitte ou double. Mais j’aime prendre ce risque, je suis aventurière n’est-ce point ? Je n’ai pas été déçue. Oh la la, c’était merveilleux. Pour lui (et pour beaucoup je le crains), les féministes ne sont qu’un groupe de sorcières médisantes, folles, excitées et en colère (pour le dernier point, je confirme : je suis VENERE). Il trouve également que, après tout, c’est normal qu’on ne soit pas égaux puisque l’homme a plus de force de physique que la femme. J’ai essayé de lui expliquer, qu’il était une éventualité que différence ne soit pas synonyme d’inégalité mais non, mes paroles n’étaient que du vent, ceux d’une féministe énervée après tout. D’ailleurs, le petit chouchou se plaignait parce que maintenant, avec toute cette armée de féministes, il ne pouvait plus aborder les femmes tranquillement, il avait peur de chacun de ses mots. Non mais je rêve. J’entends bien hein que ça complique la tâche des mecs mais franchement je n’arrive pas à vous plaindre. Tu ne sais pas comment t’adresser à une femme ? C’est pourtant simple : avec respect. On n’en demande pas vraiment plus. Et avec ton discours à la con, c’est clair que t’es pas là de pécho idiot. T’as peur de tes mots ? Moi j’ai peur de me faire violer, de me faire agresser, de me faire toucher. Alors sorry, je n’arriverai pas à te plaindre, je garde mes larmes pour mon SPM,

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Et qu’est-ce qu’on peut faire face à tout ça ? Croyez-moi, avec mes copines, on a réfléchi à des manières de les humilier, de retourner la situation mais la conclusion c’est : « ça va les exciter » ou « ça va servir à rien » ou encore « on va se faire tuer lol ». Bah oui quoi, on ne sait jamais comment le mec et son égo vont réagir. Pas envie de se prendre un coup de couteau. Alors on ne dit rien, on ferme les yeux, on augmente le volume de la musique, on en parle entre nous (beaucoup, beaucoup, beaucoup), on baisse la tête et on avance. Démunies. En colère. Impuissantes.

Et cette impuissance me rend dingue.

Alors j’ai réfléchi. Et j’ai trouvé.

Ma seule et mon unique force. La seule qui rendrait cette impuissance, cette colère et cette injustice plus tolérables, plus acceptables.

Mes mots.

Comment je n’ai pas pu libérer ça plus tôt ? Le mouvement #MeToo ne m’avait étrangement pas poussée à écrire. Moi qui pourtant, depuis l’enfance, me suis servie de l’écriture comme thérapie, c’est bien con tiens.

J’écris et j’écrirai encore et encore parce que comme c’est bon ! Et puis, je n’ai pas trouvé quoi faire d’autre de toutes façons. Je sais qu’il y en a qui militent dans la rue, qui montent des associations, qui ouvrent des musées pour expliquer que le harcèlement de rue c’est mal (hé oui, on en est là), qui se battent pour des lois anti harcèlement… Moi je n’ai pas encore franchi ce cap alors en attendant, je me sers de la seule arme que je sais manier.

J’écris pour moi avant tout mais j’espère que mes mots résonneront, pousseront certains à modifier leurs certitudes, leurs comportements, aideront certaines à parler (ou à écrire), permettront à ceux qui nous aiment et s’inquiètent pour nous d’arrêter de nous engueuler, de nous faire porter le chapeau pour des crimes qui ne sont pas et ne seront jamais les nôtres. Et j’espère bien sûr qu’un jour nous pourrons promener dans la rue sans avoir peur, sans baisser la tête, sans augmenter le son de la musique, sans craindre les regards des hommes, sans avoir honte. On veut juste avoir la paix en fait.

Grâce au voyage (entre autres), je n’ai pas encore tout à fait perdu foi en l’humanité et je continue chaque jour de me nourrir de la beauté, de l’amour et de la joie qui réside en chaque être humain. Alors oui : j’aime les femmes, j’aime les hommes et je suis full of love, full of hope ! Il me semble tellement important de témoigner, de raconter, de dénoncer mais tout aussi important de rester positif, de continuer de voir le beau, l’amour, le partage et la paix. 

Je terminerai cet article en remerciant mon père et mon frère de m’avoir permis de grandir entourée de figures masculines stables, saines, bienveillantes, drôles (bon, pas toujours), respectueuses et profondément aimantes.

… Ainsi que mon amoureux, tous mes potes mecs, tous les hommes que j’ai rencontré et que je rencontre chaque jour qui soutiennent profondément l’égalité des femmes et des hommes, qui sont tendres, doux et sensibles, qui se battent contre les violences faites aux femmes, qui permettent de démentir tous les préjugés que subissent les hommes, qui sont intelligents, respectueux … qui sont tout simplement merveilleux.

Je suis entourée d’hommes vraiment incroyables et c’est bien ça le principal ! Merci.

Amour, tolérance et respect.

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