Un an !

// ATTENTION : les photos sont à la fin. Je répète : les photos sont à la fin. //

Je suis là, devant ce Pacifique, majestueux et tumultueux comme ne l’indique pas son nom et je me dis « merde, un an ».
Je lis « 1Q84 » de Harukami, ce genre de bouquin qui fait remuer des problématiques complexes et existentielles de type réalité, vérité et temporalité. Et alors je me dis, c’est pas vrai, merde, un an.
Je mordille mes peaux qui par leur goût désormais salé me rappellent que je suis au paradis et je me dis « merde, un an ».
Je sens les galets humides sous mes cuisses, je ressens tout si fort. Je me dis : MERDE, UN AN !

Un an.

J’ai choisi le voyage, c’était un soir d’automne, un soir d’octobre pluvieux. C’était en 2017. Si loin et si près. En y réfléchissant, c’est peut-être le voyage qui m’a choisie, je ne suis plus sûre. Ce dont je suis certaine, c’est que cela s’est imposé à moi avec une force effrayante mais si douce en même temps. L’évidence. Celle qui ne laisse la place à rien d’autre. Ni au doute, ni à la peur ni aux questions. Celle dans laquelle il est si bon de se donner à corps perdu.

C’est étrange comme le cerveau, parfois, imprime certains souvenir à l’aide de détails d’une précision troublante.

Je me souviens du premier jour comme si c’était hier, comme si je venais de le vivre, que je pouvais encore le toucher, le ressentir. Je revois les larmes de ma mère, et les miennes aussi qui coulaient sans ne plus vraiment savoir pourquoi. Je me revois dans l’avion, les genoux collés au siège avant, rapport à la longue taille de mes jambes. Je n’avais pas de pensées qui affluaient, un drôle de calme s’était emparé de moi. Je ne comprenais pas bien ce qui se passait dans le fond. C’était un aller simple, quelle étrangeté. Se plonger dans l’infini, n’avoir aucune idée de qui je serai dans un mois, d’où je serai dans deux. Doux vertige.
Je me revois dans le tramway de Montréal, impatiente de retrouver mon amie Marie, déconcertée par tous ces gens qui parlent l’autre français. On se croise dans cette rue vide, on se saute dessus, la scène me semble irréelle, sortie d’un autre monde. Je suis déconnectée. Le décalage horaire ne doit pas aider. Je rencontre les amis de Marie, ça crie, ça boit des bières, ça rit et ça se chamaille. C’est normal, c’est vendredi. Je me sens un peu perdue, je vais me coucher extenuée dans les brouillards du nord.
Je me réveille.
Alors ça y’est, l’aventure commence ? Voilà donc les premiers instants de mon rêve, celui qui a vécu tant d’années avec moi ? L’inconnu le plus total se trouve devant moi ? Et pour toujours ? Hé bien très bien, qu’il en soit ainsi, j’accepte. Allons-y, je ne veux plus jamais me retourner ! Pourquoi faire, de toutes façons.

Premiers pas à Détroit.
Me voilà seule pour de bon. Coucou solitude, tu m’avais manqué. Je regarde autour de moi et bien que la chaleur me fait frissonner, je suis prête. Je regarde autour de moi, attentive, prête à tout dévorer, à ne pas perdre une miette du spectacle qui se prépare. Je l’ai tant attendu. Il y a cet hostel perdu, cette réservation que je n’ai pas faite et ce Johan qui me sauve la vie. Ce Johan si calme avec qui je passe ma toute première soirée américaine au Motor City Wine. Il y a Andrew le weirdo, mon premier Couchsurfing. Il y a Sierra et Julian dans leur folle maison, pleine de bizarreries et de malice. Il y a cette soirée autour du feu, ces soirées autour de la techno. Il y a l’âme, la musique de Détroit qui m’enivrent, me font rêver, me transportent dans le passé. Un passé qui ne se photographie pas. Un passé qui ne s’oubliera jamais. Il y a moi devant le miroir, devant cette fameuse solitude, on se réapprend, se ré apprivoise et ensemble, on décide qu’on est plutôt bien.

Bonjour joli Mexique.
La Basse Californie. Voilà un territoire inattendu. Le voyage prend de nouveaux contours, ceux de l’amour, du voyage à deux. L’air se parfume de déserts enchanteurs, inondés de cactus aux hauteurs indécentes. Chapeaux de cowboys, tacos et guacamole viennent compléter le tableau, joie dans mes yeux de photographe. Mes premiers mots en espagnol sont ridicules mais ils marquent le début d’une longue et parfois hilarante aventure hispanique. Cependant, très vite, mon souffle se coupe, les mots deviennent inutiles. Je suis étourdie devant la somptuosité et l’impertinence des montagnes qui imitent l’origami, médusée face à ces vues océaniques qui semblent ne jamais se finir. Traversée de l’huileuse mer de Cortez, un nouveau Mexique nous attend. De la dense jungle qui s’amuse à cacher des temples mayas aux cascades d’étincelles en passant par l’amer mais sublime colonialisme, le pays offre chaque jour et c’est le plein cœur qui est touché.

Les vagues de Chacahua.
Si cet article n’a pas pour vocation de dresser un bilan, chose que je déteste faire, il faut reconnaître que se souvenir sans évoquer Chacahua n’aurait pas de sens. Sensation étonnante que de trouver en un lieu la beauté, la vérité et la simplicité. Chacahua est un endroit magique, j’ai réussi à écrire 5 pages à propos de 10 jours occupés uniquement de lecture, de baignade, de bières et de couchers de soleil qui rappelaient les couleurs d’un cocktail acidulé. Ouvrir les yeux, les plonger tout autour de ce paradis et réaliser que l’essentiel est ici, maintenant. Je suis ressortie de ce lieu profondément bouleversée et changée. La capacité extraordinaire qu’a la nature à nous rappeler que c’est grâce à elle que nous sommes là, à respirer, à vivre me donne toujours quelques frissons. Combien l’ont oublié ?

Le choc du Guatemala.
Motifs et tissus d’une finesse spectaculaire, traditions ancestrales, paysages singuliers, bonimenteurs et tortillas épaisses, tout valse et se mélange au gré des tortueuses routes qui définissent le Guatemala. Ici, la beauté brute se brouille de violences. J’adore, je vibre et soudain, je me mets en colère, je ne comprends plus, j’en veux à la terre entière. Comment se sentir face au Fuego, cet énorme bazar qui crache des flammes rouges brûlantes ? Comment réagir à la vue de ces derniers indigènes à qui il ne reste plus rien sinon la bouteille ? Comment vivre à côté de ceux qui voient le voyageur comme un ingrat, un porte-monnaie ? Comment ne pas pleurer devant la solitude de la si sereine Laguna Lachua ?
Le Guatemala est un pays profondément complexe qui, plus qu’ailleurs, a suscité en moi de vives émotions. Emotions sûrement nécessaires à la remise en question, la tolérance et la compassion.

El Salvador de mon cœur.
C’est le dernier pays exploré. Si les pupusas, cet intense plaisir gustatif, ont bien entendu tenu leurs promesses, la vraie beauté de cet extraordinaire pays réside en l’incroyable bienveillance des salvadoriens. Je n’aurais de cesse de le répéter mais il en va ainsi, cette gentillesse m’a véritablement émue. En l’espace d’un mois, j’ai vu, au-delà des plages fantômes et des collines vertes fluo, le meilleur de l’être humain. Aidant, bon, dépourvu d’ego, de mauvais regards, de préjugés, de peur. Il ne s’est pas passé une journée sans recevoir de l’amour. Les salvadoriens sont exceptionnels et je ne vous ferai pas le coup de « ces gens qui n’ont rien mais ont tout » mais une chose est claire : je ne sais pas s’ils ont rien mais il est évident qu’ils ont tout. Et si, le Salvador révèle des facettes également plus sombres, je suis profondément reconnaissante d’avoir aiguisé mes sens à ne voir que le bon.

Si tous ces souvenirs encore intacts, ces moments si particuliers, finiront probablement par m’oublier, les changements qui se sont opérés en moi, eux, ne m’oublieront jamais. Je ne suis plus la même, ne le serai plus jamais et c’est très bien comme ça. Je partais un peu pour ça ? Non pas devenir une meilleure version de moi-même, je n’aime pas trop cette expression. Mais pour apprendre, m’apprendre et observer le monde, ma société, celle des autres avec un regard un tout petit peu différent. Pas de meilleure école que le voyage.

Et pour apprendre, j’ai appris !
Les rencontres m’ont enseigné la lenteur, la tolérance et le respect. Les paysages m’ont rappelé d’arrêter, de faire des pauses, de protéger notre merveilleuse planète. La méditation et le yoga m’ont montré comment respirer, lâcher prise et accepter la réalité comme elle est. Les livres m’ont expliqué comment vivre le moment présent. Les conditions de vie m’ont initié au minimalisme, m’ont guidé vers de nouveaux modes de consommation. Les relations m’ont donné une nouvelle idée de la communication, des nouvelles manières de vivre. Et ces manières de vivre ont ouvert de nouvelles portes que je pensais fermées à tout jamais.

Et puis quand même : les locaux m’ont appris l’espagnol (bon, le petit livre aussi) !
Le voyage m’apprend chaque jour, il me déstabilise également, m’énerve, me chamboule, me transmet, me fait peur, me fait soulever des montagnes, pleurer, vibrer. Il m’émerveille, m’angoisse, m’apaise. Il pointe le meilleur comme le pire qui est en moi. Il me donne tort, parfois raison. Il se fait petit parfois, imposant souvent.
Il me fait rêver. Il me fait TELLEMENT rêver.
Il me dit gratitude, il me dit regarde le meilleur de chacun, il me dit ouverture et patience. Il me dit écoute, regarde, ne te retourne pas, n’avance pas trop loin. Il me conseille dans le bon, j’écoute toujours mon instinct, la petite voix qui est en moi.

Et surtout, jamais, jamais, il ne me fait douter. Pourtant, la certitude n’est vraiment le genre de sentiment que je connais bien. Je suis plutôt le genre de bestiole à tout remettre en question, sans cesse et en tous temps. Et pourquoi, et comment, et si ? Et quand, et avec qui ? Mais si, mais non ?
Mais pas là, pas ici.
Dès qu’il s’agit du voyage, tout s’éclaire, devient parfaitement limpide. Plus l’ombre d’un doute. C’est si bon.

On demande souvent aux voyageurs pourquoi. Pourquoi ils voyagent, ce qu’ils recherchent, ce qu’ils fuient. Pour certains, c’est un immense besoin de découvrir, ressentir, se sentir vivant. Pour d’autres, il s’agit de guérir, de rencontrer, de comprendre.
Et pour moi ? Je mentirais si je disais que je voyage pour l’exploration de contrées inconnues aux visages indigènes, pour la culture, les gens et tous les trucs qui font que voyager est divin.
Bien sûr qu’il y a tout ça. Bien sûr que j’adore les rencontres incongrues, les aventures dans les forêts mystérieuses et nébuleuses, les nuits qui ne se terminent pas, les matins qui ne commencent pas, les longues heures passées devant des paysages d’une beauté rare, les apprentissages quotidiens, la vie de nomade, la vie qui change tous les jours. Bien évidemment !

Mais la raison principale c’est juste que j’en ai besoin, un besoin vital, essentiel. Je ne peux pas faire sans. Le voyage me nourrit. C’est ma voie, mon issue, ma vie. Pour la première fois en 28 ans, je suis à ma place. Je le sais. Comme si un vide s’était rempli. Une opération qui se passe de rationalisation, de vérité, de réalité. C’est comme ça et pas autrement. Je ne peux l’expliquer. Je n’ai pas la clé et je m’en fous.
J’ai le voyage en moi, dans la peau qu’ils disent. Ça n’est pas seulement en moi, c’est moi.

Au-delà de tous ses apprentissages, le voyage m’a offert le plus beau des cadeaux : la liberté. Et ça, ça change tout.
Car si je sais que je vais rentrer un jour (pas le choix, ma mère vient me chercher sinon), je sais que l’autre voyage que j’ai entrepris, de celui-là, je ne reviendrai jamais.
Je suis libre. Tout est possible désormais, j’ai fait tomber toutes les barrières que j’avais érigées pour ma propre sécurité, mon confort.

« On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n’était qu’un voyage au fond de soi. » – Victo Segalen 

La conclusion de cet article, ce sont 12 photos pour 12 mois. 12 photos qui évoquent des moments marquants pour 12 mois marquant le début d’une nouvelle moi.

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Les énigmatiques rues de Québec.
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Sur la route de Mulegé, en Basse Californie.
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Dans la plus jolie ville du Mexique : San Cristobal ❤
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Cette fois, la plus jolie ville du Salvador : Suchitoto ❤
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Un chien au Mexique.
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Chacahua bien sûr.
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Coup de foudre avec Détroit (jeu de mots autorisé, si).
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Léon, au Nicaragua, le pays que je découvre actuellement.
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Lors d’un mariage traditionnel à Oaxaca, Mexique.
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La mythique Coney Island à New York.
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Les arbres qui me font rêver à Palenque, Mexique.
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Santa Cruz, merveilleux village situé aux abords du Lac Atitlan, Guatemala.

Et comme 12 photos, c’était trop dur, petit bonus paysages :

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Le plus beau spectacle de toute ma vie : LE FUEGO.
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Oasis de sérénité, la laguna Lachua au Guatemala.

4 réponses sur « Un an ! »

  1. Il y a un an, alors que tu t’éloignais devant mes yeux mouillés de larmes brûlantes, je n’avais pas vu que tu enfermais dans un legging et un teeshirt noir moulant ( qui t’allaient d’ailleurs à merveille) , une petite chrysalide qui allait se transformer en un joli papillon dont les ailes n’en finiraient désormais plus de se déployer.
    Ce jour-là, alors que je ne voyais de toi plus qu’un petit point noir flotter à l’horizon, qui tenait un gigantesque billet d’avion à la main et un sac à dos rempli d’attentes et de certitudes, on aurait dit que tu savais déjà ce qui t’attendait derrière le tarmac de l’avion dont le bruit sourd des moteurs semblait déjà vrombir sous mes pieds qui se dérobaient sous le sol.
    Alors que je n’entendais déjà plus le son de ta voix qui, à cet instant, me manquait déjà, je me souviens du sourire radieux que nous a lancé au dessus de ton épaule chargée, qui nous promettait et nous criait en silence que tu avais trouvé la voix du bonheur, que tu avais trouvé TA voie, que ton bonheur ferait aussi le nôtre.
    Ce que je ne savais pas ce jour-là, c’est que je voyagerai avec toi, c’est que ta plume qui s’aiguise toujours davantage, me montrerait aussi nettement la beauté du monde que tu découvres, me ferait ressentir tes émotions, me ferait rencontrer et aimer, le temps d’un article, les gens que tu aimes. Je me surprends même parfois les regretter quand tu les quittes..😊
    Je n’imaginais pas non plus que grandirait en toi cette dimension humaine, ce regard nu que tu poses sur les gens que tu rencontres et qui t’enrichissent, autant sinon plus, que la beauté du monde que tu ne cesses de capturer à travers des photos dont les qualificatifs ne suffisent plus !
    Alors, mon joli papillon, même si tu connais mon irrésistible envie d’attraper par les ailes pour te ramener à moi, jamais je ne voudrais les abîmer et te laisserai tout le temps dont tu as besoin pour te laisser porter par le vent qui n’a pas fini de te faire découvrir les plus belles fleurs de ce monde merveilleux..
    Avec tout mon amour ❤️

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