Boy

Motown city in my heart

Etrangement, les Etats-Unis, ça ne m’a jamais excitée plus que ça.
Mythique, légendaire. Je sais.
Mais est-ce que j’avais envie de me confronter à son immensité vertigineuse ?
L’envie demeurait enfouie, comme apeurée. Je ne me suis jamais vraiment sentie prête pour ce pays.

Un pays qui a élu Trump. Ce président aussi misogyne qu’effrayant et haineux.
Un pays dans lequel les femmes de certains états doivent enterrer le fœtus parce qu’elles ont choisi l’avortement.
Un pays armé jusqu’aux dents, jusqu’aux meurtres trop récurrents d’innocents étudiants.
Un pays qui pousse à la surconsommation, à l’achat compulsif. L’illusion d’un bonheur matériel.
Un pays bouffé par la nourriture qui n’a que cette formule à la bouche : « toujours plus ».
Un pays toujours profondément ébranlé par le racisme, qui accueille encore de terribles événements comme celui de Charlottesville.
Un pays qui détruit la planète, qui se fout d’elle.
Mais également un pays qui a réuni assez de forces et de colère pour créer le puissant et nécessaire mouvement #MeToo.
Un pays qui a élu le premier président noir.
Un pays aux paysages sublimes, tantôt arides et envoutants, tantôt verts et accueillants.
Un pays aux racines musicales puissantes et fascinantes, de celles qui bouleversent pour toujours.
Un pays qui a vu naître des personnalités aussi merveilleuses qu’Aretha Franklin, Martin Luther King, Oprah Winfrey ou encore The Strokes for sure.
Un pays capable du meilleur comme du pire. Le tout, dans les extrêmes les plus radicaux.

Mais le destin a décidé que oui, j’étais prête et que oui, j’irai aux Etats-Unis de l’Amérique ! Parce qu’un seul avion. Parce que le Canada. Les planètes semblaient être alignées, le pays de la folie m’attendait.

Et soudainement, Détroit.
Surgie de presque nulle part.
Intense, grisante, aiguisée, enfouie et criante d’authenticité.
Elle s’est imposée à moi comme une évidence.

Je suis arrivée à Détroit un dimanche soir, la lumière était celle que j’aime tant ; colorée, accueillante et chaleureuse. Comme une caresse réconfortante.

A ce moment précis, les rues désertiques, accablées d’une féroce chaleur, provoquent en moi un mélange d’inquiétude et de douce sérénité. Je me sens bien. Je sais que je suis au bon endroit et je n’ai aucune envie d’être ailleurs. Mon visage affiche ce sourire d’une manière presque figée. Impossible de faire autre chose. J’ai presque envie de pleurer ; ça me fait ça parfois, quand les émotions sont trop fortes et surtout indescriptibles.

Pizza Detroit

Détroit hors des sentiers battus

Après une semaine d’une intensité rarement vécue, je suis encore confuse. Alors, dans un parfait désordre qui sied si bien à la Motorcity :

Il y a eu Sierra. Douce, explosive, vraie.

Sierra, c’est la coloc de Julien. Julien, c’est le mec que j’avais contacté sur Couchsurfing et qui a accepté, de la manière la plus naturelle et bienveillante qui soit, de m’héberger. Je pensais passer du temps avec Julien parce qu’après tout, les seuls échanges que j’avais eus étaient avec lui. Mais c’est Sierra qui m’a pris sous son aile, telle une grande sœur attentionnée, une amie de longue date, déterminée à ce que mon passage dans cette ville soit à son image : légendaire. Alors, on a dansé ensemble, on a ri, on a parlé de longues heures et parfois je décrochais et ne comprenais plus rien, on a écouté des vinyles en lisant, on a traversé la ville en voiture en vélo à pieds. Sierra m’explique que dans leur maison, accueillir des inconnus, c’est monnaie courante, ils adorent ça. Pour elle (et pour les autres colocataires), c’est ainsi que devrait être la vie : gratuite, accueillante et centrée autour des relations humaines. Je n’ai même pas de mots pour décrire l’énergie qui circule chez eux, rue St John. C’est magique. Je suis accueillie comme une amie, une personne chérie dont il faut prendre soin. Je suis invitée au restaurant, dans leurs soirées et dans leurs vies : que dire sinon que les humains sont merveilleux.

Sierra from Detroit

Il y a eu Johann. C’est la première personne que j’ai rencontrée. Un regard et un sourire plus tard, nous voilà inséparables. Pour 3 jours certes, mais inséparables quand même. Voyager seule, c’est aussi s’attacher extrêmement vite : ce besoin de repères j’imagine.
Johann vient des Philippines mais a grandi à New York, dans le Bronx. Il me raconte sa jeunesse, blessée entre traditions philippines et violences quotidiennes. Les flingues sur la tempe, les batailles à poings armés, les transactions de drogues qui tournent mal, Johann connaît et ça ne lui fait pas peur. On lui donnerait pourtant le bon Dieu sans confessions, il semble être d’un calme inébranlable. Ses frères vivent désormais au Texas, ils votent Trump et prônent le port d’armes, évidemment. Johann ne comprend et cela mène souvent à des engueulades virulentes. Mais voilà, nos Histoires personnelles nous poussent parfois à emprunter des chemins obscurs.
Ma vie semble soudainement si paisible, si banale.
Je me sens vraiment triste quand Johann quitte Détroit.

DSCF3661

Il y a eu les rues, les « neighborhood » et l’Histoire. Détroit, c’est immense, genre littéralement immense. Tu conduis 30 minutes et tu es toujours dans Détroit. Alors forcément, chaque quartier est particulier, dangereux parfois mais plus souvent mignon à vrai dire.
Après avoir fait faillite, la ville s’est vue transformée en manoir hanté : les habitants ont fui en masse et ont brûlé leurs maisons espérant récupérer quelques malheureux dollars grâces aux assurances (pratique qui se fait encore aujourd’hui, je l’ai vu de mes yeux vu). Résultat ? Oui, Détroit est comme dans mes rêves : maisons abandonnées, patios sereins avec papis stylés qui se balancent sur leur rocking chair, usines désaffectées, graffitis magnifiques à tous les coins de rues, demeures majestueuses et immenses avenues désertes. Un paradis pour l’Urbex qui reste néanmoins une pratique quelque peu controversée et de plus en plus surveillée. Les habitants se sentent violés, les squatteurs ne sont clairement pas des fantômes et les flics rôdent autour de chaque espace laissé à l’abandon.
Mais pour moi, il n’y a plus vraiment de rationalité. Tout est magique, j’ai l’impression d’avoir fait un bond dans le temps, d’être dans un bon film Américain des années 80. Au plus je m’éloigne, au plus j’explore, au plus je saisis la complexité de cette ville, ancrée dans le passé, plongée dans le futur.

Bons plans DétroitQue faire à DétroitStreetlife

Il y a eu Andrew. Mon tout premier Couchsurfing ! On m’a beaucoup demandé si ça n’était pas dangereux d’aller dormir chez des inconnus comme ça, gratos. Moi je m’inquiétais plutôt de n’avoir aucune réponse et de devoir installer mon sac de couchage (que je n’ai pas) dans un sombre et glauque hall de gare. Dangereux ? ça ne m’était même pas venu à l’esprit, je n’y avais même pas pensé. Bizarre, en revanche, oui. Les premiers moments sont saupoudrés de gêne, de silences respectueux et d’échanges amicaux. Arrivés chez Andrew, on se trouve rapidement amenés à parler de notre passion commune : la musique évidemment. La glace est brisée. C’est parti pour une séance DJ Soundcloud/Youtube. Il revient du Mutek Festival à Montréal, il balance ses découvertes et j’adhère. Il est surpris parce que j’aime le rap. Il est encore plus surpris de découvrir qu’en France, on a du rap. Ni une ni deux, j’envoie ce qu’on a fait de mieux (enfin moi, j’ai pas fait grand-chose hein) en rap FR. Allez, pas de suspense : il tombe amoureux d’IAM.
Pendant 3 jours, ce petit weirdo/geek qu’est Andrew m’emmène dans des endroits trop cool, me présente son quotidien, me raconte 1001 anecdotes sur Détroit. On danse de la manière la plus folle qui soit, je rencontre ses amis aussi dingues que passionnés de techno et je commence à comprendre son univers.
Ce mec, c’est un personnage.

Il y a eu l’art, le DIY, l’écologie. Ça grouille. Les artistes ont peint sur les murs, ont créé des projets incroyablement fous comme le « Heidelberg project » ou encore le formidable « Recyle Here », ont installé des ateliers alternatifs, ont mis en place des centres de réhabilitation…
Je me suis d’ailleurs retrouvée dans l’invraisemblable atelier de Connor, le coloc et copain de Sierra. Sa prochaine commande ? Une chaise pour Rihanna. En toute simplicité.
A côté de ça, ce qui a permis, entre autres, de remettre Détroit sur les rails, ce sont les « Urban Farms ». C’est la ville qui en compte le plus au monde. L’indispensable documentaire « Demain » (par Cyril Dion et Mélanie Laurent) en présente d’ailleurs une. Ces géniales initiatives tournées autour du biologique, du bien-être, de l’emploi fleurissent et offrent aux habitants de nouvelles perspectives économiques.
Détroit rime indéniablement avec créativité frénétique.

Art in Detroit

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Il y a eu la musique. La musique, mon Dieu, la musique. Elle est partout, dans les bars, dans les rues, dans les voitures, dans les restaurants, dans les marchés, dans les musées…
Tu n’es pas habitant de Détroit si tu n’aimes pas la techno, la soul, le jazz, l’éléctro et le hip-hop. Ici, pas de faux-semblant, tout le monde a grandi avec la musique, pour la musique, à travers la musique. C’est la religion, la normalité. Je n’ai pas croisé une personne ayant grandi dans la Motorcity qui ne parle pas de musique, qui n’en fait pas, qui n’a pas une collection délirante de vinyles chez lui. C’est tout simplement incroyable. Même les petits vieux qui se promènent sur leurs chars d’obèse font cracher leurs enceintes portatives avec du gros Wu Tang Clan. Mêmes les meufs de 50ans affichent leur plus beau déhanché sur de la techno made in Detroit. Et en même Détroit, c’est le berceau de la techno, c’est ici que Berry Gordy a crée le légendaire label Motown, c’est ici qu’Eminem a posé son flow et c’est ici aussi que des groupes comme The Stooges ou The Frost sont venus renverser le monde du rock n roll.

La musique est dans le sang, dans les veines.

Pendant une semaine, je suis redevenue une grosse clubbeuse et mon dieu, comme ça m’avait manqué. Il aura fallu que Détroit apparaisse dans ma vie pour faire renaître un truc que j’avais complètement enfoui.

Et surtout, par-dessus tout, il y a l’âme. Je n’ai jamais ressenti ça dans aucune ville. Il y a une Histoire tellement forte, elle se perçoit sous toutes les formes.

Et ça, ça ne se couche pas avec des mots : ça se vit.

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Détroit, je t’aime comme je n’ai jamais aimé une ville. Je reviens vite, je n’en ai pas fini avec toi.

Et comme dirait Sierra : « We don’t say an artist from Detroit but : DETROIT ARTIST».

 

5 réponses sur « Motown city in my heart »

  1. Marion, quand je te lis, j’ai l’impression de plonger au coeur de ton voyage ! C’est magique ! J’en ai, à chaque fois les larmes aux yeux ! Merci pour ce magnifique partage ! ❤️

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